vendredi 16 octobre 2026

Versailles Plus
24 compteurs Linky dans un appartement parisien : ce que six ans de procédure révèlent d'un État sourd
CultureCulture

24 compteurs Linky dans un appartement parisien : ce que six ans de procédure révèlent d'un État sourd

Une locataire parisienne se bat depuis six ans contre Enedis : 24 compteurs Linky installés autour de son logement, des ondes électromagnétiques omniprésentes, et un géant public qui ne répond pas. Derrière ce cas individuel, une question qui dérange : la modernisation énergétique peut-elle s'affran

Jean-Baptiste Giraud7 septembre 2026 à 19:338 vues

## L'appartement transformé en nœud électrique Vingt-quatre. C'est le nombre de compteurs Linky qui encerclent l'appartement d'une locataire parisienne, installés dans les parties communes de son immeuble, dans les logements adjacents, au-dessus, en dessous, sur les paliers. Vingt-quatre boîtiers connectés, émettant en permanence leurs signaux CPL — courants porteurs en ligne — à quelques centimètres, parfois quelques décimètres, de l'espace où elle dort, mange, vit. On pourrait sourire. Une anecdote, un cas isolé, une anxiété personnelle que le bon sens rationaliste classerait volontiers dans la catégorie des phobies modernes. Sauf que cette femme se bat en justice depuis six ans. Sauf qu'elle n'a toujours pas obtenu gain de cause. Et sauf que, derrière ce dossier en apparence microscopique, se joue quelque chose de bien plus large : la question du rapport entre l'État, ses opérateurs publics, et les citoyens pris en étau par une modernisation qui ne leur demande pas leur avis. ## Linky, l'enfant chéri de la transition énergétique Reprenons. Le compteur Linky, c'est l'un des grands chantiers industriels français de la dernière décennie. Trente-cinq millions de compteurs déployés à marche forcée par Enedis — filiale à 100 % d'EDF, donc entreprise publique — sur l'ensemble du territoire, pour un coût total avoisinant les cinq milliards d'euros. L'argument officiel est séduisant : relève à distance, meilleure gestion de la consommation, intégration facilitée des énergies renouvelables intermittentes. La modernisation, enfin. Mais comme souvent avec les grandes ambitions technocratiques françaises, le diable est dans les détails — et dans les parties communes des immeubles haussmanniens. Car Enedis n'a pas installé un compteur par logement. Dans les immeubles collectifs, les compteurs se regroupent dans des coffrets mutualisés. Et quand un immeuble compte plusieurs dizaines d'appartements, les boîtiers s'accumulent en un même endroit, parfois à proximité immédiate de logements. Ce n'est pas une anomalie : c'est la règle. ## Six ans de procédure : la justice face à l'impuissance La locataire parisienne, elle, se dit électrohypersensible. L'électrohypersensibilité — EHS dans le jargon médical — est reconnue comme un syndrome par l'Organisation mondiale de la santé, même si la causalité directe avec les champs électromagnétiques reste scientifiquement débattue. En France, la loi de 2015 relative à la transition énergétique a pourtant reconnu l'existence de ce syndrome, ouvrant théoriquement la voie à des aménagements. Théoriquement. Parce qu'en pratique, six ans de procédure judiciaire n'ont pas suffi à faire bouger Enedis d'un millimètre. L'opérateur, fort de ses obligations de service public et de ses calendriers de déploiement, oppose à chaque étape l'argument technique, réglementaire, industriel. Le gestionnaire de réseau n'a pas à se plier aux contraintes médicales individuelles d'un locataire. La loi dit ceci. Le décret dit cela. La directive européenne précise autre chose. Autrement dit : circulez, il n'y a rien à voir. Ou plutôt, il y a vingt-quatre compteurs à voir, mais ils sont là pour rester. ## Le paradoxe français de la modernisation autoritaire C'est ici que le cas individuel devient symptôme collectif. La France a une longue tradition de modernisation par le haut : le TGV, le nucléaire, la Sécurité sociale, le Plan. Des projets gigantesques imposés avec une efficacité certaine, au nom de l'intérêt général, parfois malgré les résistances locales. Cette méthode a des résultats spectaculaires — et des angles morts tout aussi spectaculaires. Linky en est l'héritier direct. Un déploiement massif, planifié centralement, exécuté sans véritables alternatives pour ceux qui subissent les effets de bord. Les opposants au compteur — qu'ils soient électrohypersensibles, libertariens convaincus, ou simplement soucieux de leur vie privée numérique — se sont heurtés à un mur. Les refus d'installation ont parfois abouti à des coupures de courant. Des procédures judiciaires ont été engagées dans les deux sens. Et l'État, via Enedis, a globalement eu le dernier mot. Le problème, c'est que cette surdité institutionnelle a un coût. Pas seulement humain — même si six ans de procédure pour une locataire qui dit souffrir quotidiennement, c'est déjà une réalité que l'on ne peut pas balayer d'un revers de main. Mais aussi un coût politique et social : celui de la défiance. Chaque cas mal géré, chaque recours ignoré, chaque procédure interminable contre un opérateur public adossé à l'État fabrique un peu plus d'une méfiance durable envers les institutions, les experts, les grandes transformations imposées d'en haut. ## La question qui embarrasse tout le monde Reste que la question scientifique est réelle, et elle ne mérite ni l'hystérie ni le mépris. Les champs électromagnétiques à basse fréquence émis par les compteurs Linky sont jugés inoffensifs par la très grande majorité des agences sanitaires. L'ANSES elle-même, dans ses rapports successifs, n'a pas identifié de risque avéré à ces niveaux d'exposition. Le débat scientifique est donc, pour l'heure, tranché dans un sens. Mais « tranché pour l'heure » n'est pas synonyme de « définitivement clos ». L'histoire de la médecine et de la santé publique est jalonnée de certitudes officielles qui ont fini par se fissurer — l'amiante, le tabac, les perturbateurs endocriniens. La précaution n'est pas l'irrationalité. Et l'incertitude scientifique résiduelle ne saurait servir d'alibi à l'inertie administrative. En réalité, ce que ce dossier met en lumière, c'est l'incapacité de notre système à traiter les cas limites avec humanité et souplesse. Entre le refus total d'entendre une plainte individuelle et la remise en cause de tout un programme industriel, il y a sans doute un espace de dialogue que six ans de contentieux n'ont visiblement pas permis d'ouvrir. ## Quand le service public perd le sens du service Un opérateur qui ne répond pas, des juridictions qui s'épuisent sur des points de procédure, une locataire renvoyée de recours en recours : voilà ce que produit un système qui a optimisé la mécanique de déploiement sans concevoir les mécanismes d'écoute et d'adaptation. C'est peut-être cela, le vrai signal d'alarme que ce cas envoie. Non pas que Linky soit dangereux — encore une fois, rien ne le prouve. Mais que la modernisation énergétique française, dans sa hâte et son arrogance technocratique, a oublié que le service public a deux mots dans son nom. Et que le second compte autant que le premier.

Source : Actu.frLire l'article original

Article issu de la veille automatisée.

Petit Page

The Little Page

Versailles Assistant

💡 Suggestions: