Voici un chiffre qui devrait faire réfléchir les élus locaux bien au-delà de la Sarthe : cet été encore, le camping municipal de La Ferté-Bernard a enregistré une part significative de clientèle néerlandaise, au point que la direction de l'établissement en est venue à formuler une comparaison inattendue. Pour ces vacanciers venus du plat pays, La Ferté-Bernard, c'est Versailles. Entendez par là : le summum du dépaysement, le comble du raffinement, l'aboutissement d'un voyage mémorable. On pourrait sourire. On aurait tort. ## Le regard de l'autre comme révélateur Il y a dans cette formule une ironie douce-amère que les Français, habitués à se plaindre de leur province, ne perçoivent pas toujours. Ce que l'œil hollandais voit dans une bourgade sarthoise de 10 000 habitants — les façades médiévales, la rivière l'Huisne, le marché couvert, les forêts proches, le calme réel des lieux — l'œil français tend à le zapper, trop occupé qu'il est à regretter l'absence d'autoroute ou la fermeture du dernier café. C'est le paradoxe classique du patrimoine ordinaire : il ne se voit bien qu'en creux, depuis un pays où l'on a depuis longtemps sacrifié la douceur du territoire à l'efficacité économique. Les Pays-Bas, nation dense, urbanisée à l'extrême, gagnée par le béton logistique et les serres interminables, ont produit des générations de voyageurs friands d'espace, de pierre ancienne et de silence relatif. La France rurale, pour eux, est une forme de luxe. ## Un attrait structurel, pas une mode Le phénomène n'est pas nouveau. Depuis les années 1970, les Néerlandais constituent l'une des nationalités les plus fidèles des campings français, avec les Allemands et les Belges. Ils voyagent souvent en camping-car, restent plusieurs semaines, consomment localement — boulangeries, marchés, stations-service, supermarchés — et génèrent un flux économique discret mais réel pour des territoires qui en ont souvent grand besoin. Mais reprenons. Ce qui a changé ces dernières années, c'est l'intensité du phénomène. Les grandes destinations balnéaires du Sud saturent, les prix flambent, les plages se remplissent à un point qui décourage les familles en quête de tranquillité. Résultat : une partie des flux touristiques nordiques se redéploie vers ce que les géographes appellent les «destinations secondaires» — et que les habitants concernés appellent tout simplement «chez eux». La Ferté-Bernard, le Perche, la Vallée du Loir, les marges du Maine : des noms qui ne figurent sur aucune affiche publicitaire nationale, aucun panneau d'aéroport, aucune campagne de l'Atout France. Et pourtant, ils se remplissent. ## Le problème, c'est qu'on ne capitalise pas Voilà où le diagnostic devient moins réjouissant. Car si les Hollandais viennent d'eux-mêmes, par le bouche-à-oreille, par les forums spécialisés, par la transmission intergénérationnelle de l'adresse rare, c'est aussi parce que personne ne leur a vraiment tendu la main institutionnellement. Autrement dit : ce flux existe malgré l'absence de stratégie, pas grâce à elle. Les campings sarthois, souvent municipaux, souvent sous-dotés, souvent gérés avec des moyens limités, accueillent une clientèle étrangère fidèle sans toujours disposer d'un accueil bilingue digne de ce nom, sans signalétique adaptée, sans connexion avec les offices de tourisme locaux qui, eux-mêmes, fonctionnent encore trop souvent à l'heure du tourisme domestique des années 1990. On a là le tableau classique de la France rurale face à sa propre attractivité : elle séduit, sans vraiment le savoir, sans vraiment l'organiser, et sans en tirer tout le bénéfice économique qu'elle pourrait. ## Ce que Versailles a vraiment à voir là-dedans La comparaison avec Versailles n'est pas qu'une boutade. Elle pointe vers une réalité géographique et symbolique. La Sarthe, le Maine, ces terres du grand Ouest français, sont à moins de deux heures de Paris, donc à portée raisonnable pour un camping-cariste néerlandais qui a déjà avalé 900 kilomètres depuis Rotterdam. Mais elles offrent ce que Versailles — saturé, cher, muséifié — ne peut plus offrir : la vie réelle d'un territoire français, ses marchés du samedi, ses bistrots survivants, ses routes de campagne sans radar tous les deux kilomètres. En réalité, ce que ces touristes nordiques cherchent, c'est moins la France des châteaux que la France des habitudes. Celle qui existe encore, mais qui n'en a plus pour longtemps si l'on continue à la laisser se désertifier en silence, à fermer ses commerces de proximité, à rogner ses services publics au nom d'économies dont les effets à long terme sur l'attractivité territoriale ne sont jamais comptabilisés. ## Reste que… Il y a quelque chose de presque touchant dans cette image : des familles hollandaises qui font des centaines de kilomètres pour trouver ce que les habitants de La Ferté-Bernard, eux, ont parfois du mal à valoriser à leurs propres yeux. C'est le paradoxe des territoires ordinaires : leur charme est inversement proportionnel à la conscience qu'on en a quand on y vit. Le bilan de saison du camping est positif. Tant mieux. Mais un bilan de saison, ce n'est pas une politique touristique. Et une clientèle fidèle qui vient d'elle-même, c'est une rente qu'on peut très bien dilapider par négligence, sous-investissement ou indifférence. Les Néerlandais reviendront l'année prochaine. La vraie question, c'est de savoir si on aura pris la peine, entre-temps, de leur donner une vraie raison de rester plus longtemps.
Ce que les touristes hollandais révèlent de nous
Des camping-cars immatriculés aux Pays-Bas envahissent chaque été les campings sarthois. Un phénomène en apparence anecdotique, qui dit en réalité quelque chose de profond sur nos angles morts touristiques et sur ce que la France rurale représente encore pour l'Europe du Nord.
Source : Actu.frLire l'article original
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