Commençons par un paradoxe. À quelques encablures de Lyon, dans ce pays de granit rose et de gamay, là où les paysans ont depuis des siècles le vin dans le sang et la modestie chevillée au corps, se dresse un édifice que n'aurait pas renié Versailles. Le château de la Chaize, à Odenas, est l'une des grandes énigmes du patrimoine français : splendide, méconnu, et pourtant intact. ## Le Roi-Soleil avait ses architectes. Le Beaujolais aussi. Reprenons depuis le début. Nous sommes à la fin du XVIIe siècle. La France est en train de s'inventer un langage architectural qui durera trois cents ans. Jules Hardouin-Mansart, l'homme à qui l'on doit les dômes des Invalides et les grandes façades de Versailles, dessine les plans d'un château pour le compte d'un prélat proche du pouvoir, le père de La Chaize — confesseur de Louis XIV lui-même, celui-là même qui donnera son nom au célèbre cimetière parisien. Le jardin, quant à lui, est confié à André Le Nôtre, le génie des perspectives et des bassins, qui avait déjà façonné les jardins royaux à la française. Autrement dit : on a mobilisé les deux plus grands noms de l'architecture et du paysagisme français pour bâtir un domaine viticole dans le Beaujolais. Ce n'est pas une anecdote. C'est un programme. ## Ce que révèle un tel investissement Le problème, c'est que l'histoire a fini par oublier cet endroit. Ou plutôt : elle l'a laissé vivre à l'écart du grand récit touristique et médiatique, dans une discrétion qui ressemble parfois à de l'abandon, et parfois à de la dignité. Pendant que le château de Versailles accueille des millions de visiteurs par an, que les routes des vins de Bourgogne sont saturées de touristes anglo-saxons, et que les domaines médocains s'offrent des campagnes de communication millimétrées, la Chaize continue de produire son beaujolais — et notamment un Brouilly — dans une quasi-indifférence générale. Est-ce un échec ? Pas nécessairement. C'est peut-être la marque d'un rapport au temps différent, hérité précisément de cette époque où l'on bâtissait pour les siècles, non pour les algorithmes. ## Le Beaujolais, grand incompris de la viticulture française Il faut dire un mot du terroir, parce qu'il est au cœur du sujet. Le Beaujolais a subi l'une des plus grandes injustices de l'histoire du vin français. Longtemps réduit à son beaujolais nouveau — ce vin de comptoir, léger, fruité, commercialisé chaque troisième jeudi de novembre dans une débauche de marketing qui a fini par desservir toute la région —, il abrite en réalité des crus d'une complexité et d'une profondeur remarquables. Morgon, Moulin-à-Vent, Fleurie, Chénas, Brouilly : autant d'appellations qui méritent l'attention des amateurs sérieux, et que les meilleurs sommeliers du monde redécouvrent depuis quelques années avec une curiosité non feinte. En réalité, ce mépris du beaujolais est un phénomène typiquement français : la tendance à dévaluer ce qui est populaire, à confondre accessibilité et médiocrité, à n'accorder de prestige qu'à ce qui est rare et cher. Un Brouilly de la Chaize, servi à bonne température, peut rivaliser avec bien des bourgognes à trois fois son prix. Mais cette vérité-là ne se décrète pas : elle se découvre, verre en main. ## Un patrimoine qui résiste, malgré tout Revenons au château lui-même. Ce qui frappe, quand on s'y arrête, c'est la cohérence du lieu. La cave voûtée, l'une des plus longues de France avec ses 108 mètres, court sous les bâtiments comme une artère souterraine. Les chais jouxtent les salons. Le vignoble descend en pentes douces vers les villages. Tout ici a été pensé comme un système intégré, où l'architecture, le paysage et la vigne forment un tout indissociable. Cette logique-là — le château comme instrument de production autant que comme manifestation du pouvoir — est au fond une logique très française, très ancienne, celle des abbayes viticoles médiévales, des grands domaines aristocratiques, d'un rapport au territoire qui n'a pas encore capitulé devant la logique du rendement à court terme. Reste que le défi est immense. Entretenir un tel domaine, dans un marché viticole mondial de plus en plus concurrentiel, avec des charges de patrimoine considérables, des réglementations environnementales croissantes et une notoriété insuffisante, c'est un exercice d'équilibriste. La beauté ne paie pas les factures. Et les jardins de Le Nôtre, s'ils impressionnent, ne se restaurent pas avec des rêves. ## Ce que ce château dit de nous Au fond, le château de la Chaize est un miroir. Il reflète à la fois le génie français de l'art de vivre — cette capacité à marier, dans un même souffle, le grand siècle et le travail de la vigne — et notre incapacité chronique à valoriser ce que nous avons sous la main. Nous sommes un pays qui exporte son art de vivre en marque globale, mais qui laisse parfois ses plus beaux témoins dormir dans l'ombre, faute d'un récit cohérent, d'une volonté politique de mise en valeur, ou simplement d'un peu d'audace. Un « petit Versailles » dans le Beaujolais : l'expression est jolie, mais elle dit autre chose que ce qu'elle semble dire. Elle dit qu'il a fallu une comparaison avec le monument le plus célèbre de France pour que l'on daigne regarder ce domaine. Ce jour-là, c'est moins le château qui est en cause que notre regard.
Château de la Chaize : un Versailles oublié au cœur du Beaujolais
Il y a des lieux qui résument à eux seuls un siècle entier de grandeur française. Le château de la Chaize, niché dans les collines du Beaujolais, est de ceux-là : un domaine conçu par les plus grands architectes du Roi-Soleil, planté au milieu des vignes, et qui produit encore aujourd'hui l'un des c
Source : Le Figaro VinLire l'article original
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