Il y a des formules qui sonnent juste et qui, précisément pour cette raison, méritent qu'on les regarde de plus près. "Être en proximité avec l'ensemble des consœurs et des confrères" : voilà un engagement qui paraît évident, presque naturel dans la bouche de quiconque représente une organisation professionnelle. Et pourtant, à y réfléchir, cette ambition dit quelque chose de plus profond qu'il n'y paraît sur l'état réel du journalisme français. **Une profession fragmentée, des liens distendus** Reprenons. La presse française, depuis vingt ans, a subi une transformation radicale que l'on n'ose pas toujours nommer clairement : une balkanisation. D'un côté, les grands groupes adossés à des industriels ou à des fonds d'investissement, qui ont les moyens mais pas toujours la vocation. De l'autre, une nébuleuse de pure players, de médias locaux, de journalistes indépendants, de micro-rédactions qui survivent à force d'ingéniosité et de passion. Entre les deux : un fossé. Ce fossé n'est pas seulement économique. Il est culturel, identitaire, presque générationnel. Le journaliste d'un grand quotidien national et le pigiste qui couvre les conseils municipaux du Vexin n'habitent pas le même monde professionnel, ne partagent pas les mêmes angoisses, ne lisent pas les mêmes conventions collectives. Parler de "confrères" dans ce contexte, c'est employer un mot qui unit en apparence une réalité qui divise en profondeur. **La proximité : vertu cardinale ou cautère sur une jambe de bois ?** Affirmer que l'on veut être proche de ses pairs, c'est reconnaître implicitement que cette proximité n'existe pas encore — ou qu'elle s'est perdue. C'est un aveu autant qu'un programme. Et là réside la contradiction fondamentale : les corps intermédiaires du journalisme — syndicats, associations, ordres professionnels — ont souvent fonctionné en chambre, tournés vers eux-mêmes, incapables de toucher cette masse silencieuse de journalistes précaires, de correspondants locaux, de freelances qui constituent pourtant la chair vive de la profession. Le problème, c'est que la proximité ne se décrète pas. Elle se construit, lentement, par des actes concrets : des outils d'information accessibles, des dispositifs de solidarité financière, une représentation qui reflète la diversité réelle des pratiques journalistiques. L'intention est louable. Mais entre la volonté affichée et la réalité du terrain, il y a souvent la distance qui sépare le discours inaugural de la réforme effective. **Ce que révèle cette ambition sur l'état du métier** En réalité, si quelqu'un juge nécessaire de réaffirmer l'importance d'être proche de ses confrères, c'est que quelque chose s'est cassé. Et ce quelque chose a un nom : la crise de légitimité des institutions représentatives de la presse. À l'heure où les journalistes sont attaqués par une défiance populaire inédite, où le "quatrième pouvoir" est perçu par une partie croissante de l'opinion comme un pouvoir parmi d'autres — avec ses intérêts, ses angles morts, ses complaisances —, la solidarité corporatiste ne suffit plus à répondre aux enjeux. Autrement dit : se rapprocher les uns des autres, c'est bien. Mais se rapprocher pour quoi faire ? Pour défendre des acquis ? Pour innover collectivement ? Pour reconquérir une crédibilité perdue ? La réponse à cette question est infiniment plus exigeante que la formule qui l'inspire. **L'enjeu véritable : refonder, pas rassembler** Reste que l'intention de proximité n'est pas vaine pour autant. Dans un métier où la solitude professionnelle est devenue la norme — le journaliste indépendant qui travaille seul depuis chez lui, sans rédaction, sans chef, sans filet —, recréer du lien a une valeur réelle. Ce n'est pas rien de savoir qu'on n'est pas seul à chercher ses sources, à douter de ses angles, à se battre pour faire payer ses piges. Mais la proximité, pour être autre chose qu'un vœu pieux, doit s'accompagner d'un projet. Un projet sur la déontologie dans l'ère des algorithmes. Un projet sur la formation continue à l'heure de l'intelligence artificielle qui rédige des dépêches en quelques secondes. Un projet, enfin, sur le sens même du journalisme — ce métier qui consiste à aller voir ce que les autres ne voient pas, à dire ce que les autres préfèrent taire, et à en rendre compte avec rigueur et courage. C'est à l'aune de ce projet, et de lui seul, que l'on mesurera si la volonté de proximité était une promesse ou une posture.
Journalisme de proximité : l'idéal affiché cache-t-il une profession en détresse ?
Être proche de ses confrères, tisser du lien, incarner une solidarité de métier : le discours est beau. Mais derrière les formules fraternelles, c'est toute une profession qui cherche ses repères dans un paysage médiatique fracturé. La vraie question n'est pas de savoir si l'on est proches les uns d
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