Ve r s a i l l e s + N°144 - Février 2022 16 HISTOIRE+ la population locale et le 19 Décembre, soit au bout de quatre mois, l’obélisque est embarqué avec d’infinies précautions. Le Luxor, qui repose à sec sur un lit de sable, doit maintenant attendre la montée des eaux pour pouvoir flotter à nouveau et repartir. Prévue au printemps, la crue ne s’annonce qu’au début du mois de Juillet et ce n’est que le 18 Août suivant que le navire peut enfin quitter le lit où il reposait depuis un an : une semaine plus tard, il lève l’ancre, destination la Méditerranée... Redescendre le Nil se révèle tout aussi délicat que le remonter car il faut se laisser porter par le courant mais en limitant la vitesse du bâtiment pour ne pas en perdre le contrôle. Après plus d’un mois de navigation, ponctuée d’incidents divers et de quelques arrêts, le Luxor retrouve le port de Rosette le 2 Octobre 1832. Mais, à nouveau, il lui faut attendre qu’il y ait suffisamment d’eau dans l’embouchure pour franchir celle-ci et retrouver l’eau salée de la mer... Cette manœuvre est réalisée le 1er Janvier 1833. Le navire accoste à Alexandrie, comme à l’aller, où l’on décide de rester quelques mois, le temps d’effectuer plusieurs réparations et surtout d’attendre le printemps pour éviter les risques liés aux tempêtes, compte tenu du précieux chargement... Le 1er Avril, le Luxor quitte Alexandrie, remorqué cette fois par le Sphinx (ça ne s’invente pas), premier navire à vapeur, dit- on, de la Marine française. Mais, même au printemps, il y a des tempêtes et les deux bateaux sont obligés de s’écarter de la route initiale pour se rapprocher des côtes qui permettent, en cas de besoin, une rapide mise à l’abri. Après Rhodes et Corfou, le convoi arrive à Toulon le 10 Mai. L’ingénieur Lebas regagne directement Paris avec la double mission d’aménager une cale d’échouage pour le Luxor près du pont de la Concorde et de mettre au point l’érection de l’obélisque. Le 22 Juin 1833, les deux navires reprennent la mer et contournent la péninsule ibérique en affrontant plusieurs tempêtes successives qui, par chance, n’ont pas de conséquences fâcheuses. Entre La Corogne, où ils se sont mis prudemment à l’abri pendant quelques jours, et l’île d’Ouessant, l’océan retrouve son calme avec le retour du beau temps. Le port de Cherbourg est atteint le 12 Août, où l’on reçoit l’ordre d’attendre la visite du roi avant de repartir. La visite a lieu le 2 Septembre : Louis- Philippe, accompagné de la Reine et des princes, monte à bord, se fait expliquer à l’aide de maquettes le détail des opérations et dispense compliments et discours de circonstances... Il sera là en personne place de la Concorde le jour de l’édification du monolithe. Dix jours plus tard, le Sphinx conduit le Luxor au Havre : là, il est remplacé par un autre bateau à vapeur, plus petit et donc capable de naviguer sur la Seine. Le navire arrive à Rouen le 14 Septembre où il va rester trois mois à attendre une crue suffisante pour pouvoir gagner Paris. Il repart le 13 Décembre pour arriver enfin à Paris le 23, après un périple de 12 000 km étalé sur 32 mois ! Il prend place en aval du pont de la Concorde sur la cale d’échouage préparée par Lebas. Par un malheureux concours de circonstances, l’obélisque va devoir rester sur ce quai pendant 33 mois avant de prendre sa place définitive, un comble ! D’abord, comme souvent en France, des débats interminables s’engagent sur le point de savoir à quel endroit il va être érigé. Un grand nombre de propositions sont faites, y compris parfois parmi les plus fantaisistes, jusqu’à ce que le Conseil municipal de Paris adopte en Avril 1835 le projet d’embellissement de la place de la Concorde présenté par l’architecte Hittorff, qui prévoit que l’obélisque y sera érigé en son centre, à l’endroit exact où se trouvait la statue équestre de Louis XV avant la Révolution. Cette décision est facilitée par le fait qu’on ne parle plus d’aller chercher le second obélisque en raison des difficultés de l’entreprise et que le choix de cette place correspond depuis le début au souhait de Louis-Philippe... Ensuite, on décide de poser l’obélisque sur un beau piédestal en granit de même composition que le sien ; on ira pour cela extraire et tailler sur place cinq blocs d’un poids total de 240 tonnes (plus que l’obélisque lui-même) dans des carrières situées en Bretagne. Le Luxor sera mis à contribution pour aller les chercher, petite expédition qui va prendre encore cinq mois de Juillet à Décembre 1835 ! Ces cinq blocs sont transportés au centre de la place en Avril 1836 : le piédestal fera près de neuf mètres de haut et permettra à l’obélisque de dominer son nouvel environnement. La fin de l’aventure approche. A la fin du mois de Septembre 1836, l’obélisque est conduit sans difficulté contre le piédestal. Près de celui-ci, sont placés les appareils qui vont permettre son édification : dix mâts verticaux, des câbles en fer, des cordes, des poulies, des treuils, des cabestans, un énorme chevalet dont la base peut tourner sur elle-même ; l’obélisque sera d’abord soulevé par la tête puis retenu pour ne pas être entraîné par l’action de la pesanteur... Le 24 Octobre 1836, les travaux d’installation sont terminés, tout est prêt pour le lendemain. Le lendemain, 25 Octobre, plus de deux cent mille personnes envahissent la place et ses abords dès le début de la matinée pour ne rien manquer du spectacle. A 11 h 30, l’ingénieur Lebas donne le signal du départ. Le sommet du monument commence à s’élever doucement. Le silence est complet sur la place. A midi, Louis-Philippe apparaît au balcon du ministère de la Marine accompagné de sa famille ; le président du Conseil, plusieurs ministres et de nombreux ambassadeurs sont présents. Lebas qui est installé sur le piédestal fait maintenant le signal de la marche accélérée. On voit alors l’obélisque s’élever sans bruit et sans secousse. Au bout de quarante minutes, il est pratiquement dans la position où il peut reposer sur le piédestal. Interrompue pendant plus d’une heure pour des vérifications techniques, la manœuvre reprend et, à 14 h 30, le monolithe se pose enfin sur son piédestal. Au signal du roi, les applaudissements se déchaînent... Lebas est couvert de félicitations et bien entendu invité à dîner le soir même aux Tuileries. Pour la petite histoire, on constatera que l’ancienne face ouest du monument qui regardait le Nil donne maintenant sur la Seine... L’évènement sera immortalisé trois ans plus tard au moyen d’une inscription gravée sur la face ouest du piedestal, celle qui regarde les Champs-Elysées. D’Avril 1831 à Octobre 1836, l’aventure de l’obélisque aura ainsi duré cinq ans et demi mais, depuis près de deux siècles, c’est devenu le plus vieux monument de Paris (il date du XIII ème siècle avant J.C). Dans la perspective des jeux olympiques de 2024, il va faire l’objet cette année d’une importante opération de nettoyage, ce qui explique la présence des échafaudages qui l’entourent depuis quelques semaines. Dominique Pellat
L’ Obelisque De La Concorde
Ve r s a i l l e s + N°144 - Février 2022 16 HISTOIRE+ la population locale et le 19 Décembre, soit au bout de quatre mois, l’obélisque est embarqué avec d’infinies précautions. Le Luxor, qui repose à sec sur un lit de sable, doit maintenant attendre la montée des eaux pour pouvoir flotter à...
Source : Archives PDF VersaillesPlus
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