Il y a des chiffres qui, pris isolément, semblent absurdes. Vingt-quatre. C'est le nombre de compteurs Linky qui entourent l'appartement d'une Parisienne, dans un immeuble collectif où chaque palier, chaque couloir, chaque recoin technique semble avoir été transformé en nœud d'un réseau dont elle n'a pas voulu et qu'on ne lui a pas demandé d'accepter. Six ans. C'est le temps qu'elle a dû consacrer à se battre en justice pour faire reconnaître ce que le bon sens dicterait en cinq minutes de réflexion : personne ne devrait subir, chez soi, une densité d'équipements électromagnétiques digne d'un sous-répartiteur téléphonique. ## Un combat solitaire face à une machine bien huilée Le problème, c'est que cette femme ne se bat pas contre un voisin négligent ou un propriétaire indélicat. Elle se bat contre un système. Enedis, filiale à 100 % d'EDF et gestionnaire du réseau de distribution électrique en France, a déployé depuis 2015 quelque 35 millions de compteurs Linky sur l'ensemble du territoire national, avec la bénédiction des pouvoirs publics et l'enthousiasme non dissimulé des industriels qui y voyaient, légitimement, un marché colossal. L'argument officiel était séduisant : modernisation du réseau, fin des relevés manuels, sobriété énergétique facilitée, facturation au réel. Bref, le progrès. Mais reprenons. Le progrès, pour être légitime, doit au moins s'accompagner d'un droit de regard du citoyen sur ses conditions d'application. Or, ce droit n'a jamais vraiment existé. Le déploiement de Linky s'est fait dans un cadre réglementaire où l'opposition individuelle était tolérée en apparence, mais rendue quasi inopérante en pratique. Refuser le compteur ? Possible, en théorie. Mais s'exposer à des frais supplémentaires, à des relations tendues avec le gestionnaire de réseau, à une position inconfortable vis-à-vis du propriétaire ? Absolument. ## La densité, angle mort du déploiement Ce que le cas parisien illustre avec une brutalité particulière, c'est la question de la densité. Dans une maison individuelle à la campagne, un compteur Linky est un compteur Linky : il remplace l'ancien, il s'installe là où était l'ancien, et la vie continue. Mais dans un immeuble collectif parisien, la logique est différente. Tous les compteurs du bâtiment se retrouvent concentrés dans des espaces techniques exigus, souvent mitoyens d'appartements, parfois littéralement adossés à une chambre ou à un salon. Autrement dit : là où un pavillon de banlieue ne subit qu'une exposition marginale, un appartement en immeuble haussmannien peut se retrouver cerné par une constellation de boîtiers communicants, émettant à intervalles réguliers leurs données vers un concentrateur. Vingt-quatre compteurs, c'est vingt-quatre sources d'émission. La locataire en question n'est pas une illuminée anti-technologie. Elle soulève une question de proportionnalité que personne, dans les hautes sphères de la planification énergétique, ne semble avoir jugé utile de traiter sérieusement. ## Six ans : le prix de la résistance ordinaire Six ans de procédure judiciaire. Que représente cela concrètement ? Des milliers d'euros de frais d'avocat. Des centaines d'heures de démarches, de recherches, de rédaction de courriers. Une énergie mentale et physique que l'on ne récupère pas. Et pour quoi ? Pour tenter de faire reconnaître par un tribunal ce qu'Enedis et les pouvoirs publics auraient pu — auraient dû — traiter en amont : les configurations atypiques, les immeubles à forte densité de compteurs, les cas où la superposition des équipements crée une situation objectivement disproportionnée. Reste que ce combat solitaire dit quelque chose de plus large. Il dit que lorsque l'État décide d'une infrastructure de masse, le citoyen individuel n'est plus qu'une variable d'ajustement. On lui explique que c'est pour son bien, pour l'intérêt général, pour la transition énergétique. Et si par malheur il se trouve dans une configuration où l'intérêt général s'applique avec une particulière brutalité dans son salon, qu'il saisisse le tribunal administratif et espère avoir de la patience. ## La transition énergétique ne peut pas être une démocratie à sens unique Il serait intellectuellement malhonnête de nier les avantages réels du réseau intelligent. La gestion fine de la consommation électrique, la détection des pannes en temps réel, l'effacement des pics de demande : ce sont des outils sérieux, utiles, nécessaires même dans une économie qui doit décarboner son mix énergétique. La critique du Linky ne doit pas virer à l'obscurantisme technologique. Mais la question n'est pas là. Elle est dans le rapport de force. Une infrastructure de cette ampleur — trente-cinq millions de points de déploiement, des milliards d'euros investis, une décennie de travaux — aurait mérité une concertation sérieuse sur les cas limites. Que fait-on des immeubles à forte concentration ? Comment protège-t-on les personnes qui invoquent une hypersensibilité aux ondes électromagnétiques, même si la science reste prudente sur le sujet ? Qui arbitre quand l'intérêt collectif percute frontalement une situation individuelle extrême ? En réalité, personne n'a arbitré. On a coupé court, on a déployé, on a confié les litiges aux tribunaux. Et on s'étonne ensuite que la défiance envers les grandes infrastructures publiques soit aussi ancrée dans l'opinion. ## Ce que ce cas préfigure Linky n'est qu'un début. La transformation numérique et énergétique de nos territoires va multiplier ce type de situations : antennes 5G, bornes de recharge, panneaux solaires collectifs, systèmes de gestion intelligente des bâtiments. À chaque fois, la même logique prévaudra : l'infrastructure décidée en haut, déployée en masse, et le citoyen qui se débrouille avec ses conséquences locales. Vingt-quatre compteurs autour d'un appartement parisien et six ans de procédure : ce n'est pas un fait divers. C'est un signal d'alarme. Celui d'un État qui sait parfaitement planifier à l'échelle nationale, mais qui n'a toujours pas appris à gérer les angles morts humains de ses grandes ambitions collectives. La transition énergétique sera démocratique ou ne sera pas. Et pour l'instant, le compte n'y est pas.
Linky, le compteur envahissant : ce que six ans de procédure révèlent de notre impuissance face aux infrastructures imposées
Vingt-quatre compteurs Linky concentrés autour d'un seul appartement parisien. Une locataire qui se bat depuis six ans devant les tribunaux. Ce cas limite n'est pas une anomalie : c'est le révélateur d'un système où le citoyen est prié de s'adapter, jamais l'inverse.
Source : Actu.frLire l'article original
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