Il y a quelque chose de fascinant — et d'un peu vertigineux — dans la capacité de la télévision publique française à transformer un chantier permanent en décor de fête. Versailles illuminé, Stéphane Bern en maître des cérémonies, France 2 en grande ordonnancière du spectacle : le dispositif est rodé, rassurant, presque pavlovien. Le château scintille, la foule applaudit, et l'audimat valide. Tout va bien. Mais reprenons. **Le patrimoine comme théâtre national** Soyons honnêtes : il n'y a rien de condamnable, en soi, à faire de Versailles un événement télévisuel. Le château de Louis XIV est l'un des monuments les plus visités de la planète — plus de dix millions de visiteurs par an avant la pandémie — et l'exposer sous son meilleur jour, c'est rappeler à des millions de Français que leur pays possède un héritage architectural sans équivalent en Europe. Sur ce point, Stéphane Bern a raison : la beauté est un argument politique. Le problème, c'est que la beauté télévisée peut aussi servir d'écran de fumée. Car pendant que les caméras cadrent les façades restaurées et les jardins Le Nôtre, qui parle sérieusement de l'état réel du bâti français ? Qui évoque les centaines de monuments classés qui tombent en ruine faute de crédits suffisants ? Qui rappelle que le loto du patrimoine — la grande invention médiatico-charitable de Bern lui-même — ne représente qu'une goutte d'eau dans l'océan des besoins réels, estimés à plusieurs milliards d'euros à l'échelle nationale ? **Stéphane Bern, ou le paradoxe du pompier pyromane** Stéphane Bern est une figure singulière dans le paysage français. Sincèrement passionné — cela ne fait aucun doute —, il a réussi à inscrire la question du patrimoine dans le débat public là où des décennies de rapports parlementaires avaient échoué. C'est un mérite réel, et il serait injuste de ne pas le reconnaître. Mais il incarne aussi, sans doute malgré lui, une certaine façon française de traiter les problèmes structurels : les émotionner plutôt que les résoudre, les mettre en scène plutôt que les financer durablement. Le spectacle remplace la politique. La soirée sur France 2 est belle. Le budget du ministère de la Culture, lui, stagne depuis des années en proportion du PIB — autour de 1 %, ce chiffre symbolique jamais vraiment atteint que les gouvernements successifs brandissent comme une promesse éternellement différée. Autrement dit : on fait briller les vitrines, on néglige les fondations. **Versailles, symbole d'un pays qui aime son passé plus que son avenir** Il y a quelque chose de profondément révélateur dans l'amour que les Français portent à Versailles. Ce château est un monument à la démesure d'un État centralisateur, à la gloire d'un monarque absolu qui a ruiné ses finances pour ériger une métaphore en pierre du pouvoir. Louis XIV y a consacré des sommes colossales — l'équivalent de plusieurs dizaines de milliards d'euros actuels — au moment précis où les caisses du royaume se vidaient sous le poids des guerres et des disettes. Le paradoxe français, c'est que nous continuons à aimer Versailles précisément pour ce qu'il représente : la grandeur ostentatoire au-dessus des contraintes ordinaires. Une certaine idée de la France qui refuse de choisir entre le beurre et l'argent du beurre — ou plutôt, entre les dorures et la dette. **Ce que révèle vraiment une soirée festive sur France 2** Une émission comme celle-là n'est pas anodine. Elle dit quelque chose sur l'état d'une société qui a besoin de se réconforter dans ses splendeurs passées au moment où ses défis présents l'angoissent. La croissance molle, les retraites sous tension, la dette publique qui dépasse les 3 000 milliards d'euros, la désindustrialisation silencieuse : autant de réalités que les jardins à la française n'ont pas vocation à effacer, mais que l'écran de télévision, le temps d'une soirée, permet d'oublier confortablement. Ce n'est pas un reproche fait à Bern. C'est un diagnostic fait à nous-mêmes. Reste que Versailles mérite mieux qu'un rôle de décor pour soirée de gala. Il mérite une politique patrimoniale sérieuse, des crédits pérennes, une réflexion de fond sur ce que la France veut transmettre — et à qui, et comment. Le spectacle peut en être la porte d'entrée. Il ne doit pas en être la conclusion.
Stéphane Bern et Versailles : le patrimoine comme spectacle, ou l'art de faire briller ce qu'on n'entretient plus
France 2 s'empare du château de Versailles le temps d'une soirée festive présentée par Stéphane Bern. Derrière les dorures et les feux d'artifice, une question que personne ne pose vraiment : à quel prix conserve-t-on ce qui reste du génie français ?
Source : InfosYvelinesLire l'article original
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