Il y a quelque chose de légèrement subversif, dans un sens très positif du terme, dans l'image de futurs diplômés en management débarquant sur un chantier solidaire avec pour seul bagage leur bonne volonté. Pas de tableur Excel, pas de présentation en cinq points, pas de « stratégie de déploiement ». Juste des bras, du temps, et l'idée simple qu'on peut être utile autrement qu'en optimisant une marge nette. C'est pourtant ce qui s'est passé à Versailles, où des étudiants d'une école de commerce ont été mobilisés — cours suspendus, agenda réorganisé — pour participer à un chantier à vocation sociale. Une journée hors des salles climatisées, loin des études de cas et des simulations boursières. ## Ce que l'amphi n'enseigne plus Reprenons. On reproche souvent aux grandes écoles de produire des esprits brillants mais déconnectés : des gens formidables pour modéliser un problème qu'ils n'ont jamais vécu de l'intérieur. La critique n'est pas nouvelle. Elle remonte au moins à la grande bifurcation des années 1980, quand les filières d'élite ont progressivement abandonné toute idée de formation au réel au profit de la formation au discours sur le réel. Le résultat, qu'on observe depuis trois décennies dans les entreprises, les administrations, les cabinets de conseil, c'est une génération de cadres parfaitement équipés pour diagnostiquer les problèmes des autres et singulièrement démunis pour retrousser leurs manches. Ce n'est pas une caricature. C'est une réalité que les DRH, les artisans, les médecins de terrain et les enseignants reconnaissent spontanément lorsqu'on leur pose la question. ## La pelle comme outil pédagogique Alors, bien sûr, une journée sur un chantier solidaire ne va pas tout régler. Ce serait naïf de le croire. Un semestre de cours magistraux ne s'efface pas devant quelques heures de travail manuel collectif, aussi bien intentionné soit-il. Le risque, d'ailleurs, existe : que ce type d'initiative devienne une opération de communication institutionnelle — « regardez comme nos étudiants sont engagés » — sans jamais modifier d'un iota les fondamentaux pédagogiques qui produisent, année après année, les mêmes profils. Mais il serait tout aussi injuste de réduire l'initiative à un gadget de relations publiques. Car ce que ces chantiers transmettent, l'amphi est structurellement incapable de le faire : la fatigue physique d'une tâche collective, la solidarité concrète qui naît entre des gens qui transpirent ensemble, le sentiment — rare, précieux — de voir à la fin de la journée quelque chose de tangible accompli. Pas un rapport. Pas une soutenance. Quelque chose de réel. ## Versailles, terrain d'expérimentation sociale Que cela se passe à Versailles n'est pas anodin. La ville, souvent réduite à son château et à son image de citadelle du patrimoine bourgeois, abrite aussi des quartiers, des associations, des besoins sociaux que la carte postale officielle escamote soigneusement. C'est précisément là que l'utilité d'un chantier solidaire prend tout son sens : non comme folklore pédagogique, mais comme confrontation avec une réalité de proximité que les étudiants auraient très bien pu ignorer pendant cinq ans. En réalité, la question posée par cette initiative dépasse largement le cadre local. Elle touche à ce que nous voulons que nos élites sachent faire. Savons-nous encore former des gens capables d'agir, pas seulement d'analyser ? Des gens capables de servir, pas seulement de diriger ? ## Le sens d'un détour Les Romains avaient une notion pour cela : le *negotium* et l'*otium*, le travail et le loisir réflexif, les deux faces indissociables d'une formation complète. Nos grandes écoles ont depuis longtemps choisi leur camp : elles forment à l'*otium* intellectuel, au recul analytique, à la distance confortable du consultant. Le chantier solidaire, lui, remet le *negotium* à sa place — c'est-à-dire au cœur de toute éducation sérieuse. Reste que l'essentiel n'est pas dans la journée elle-même, mais dans ce qu'on en fait après. Si ces étudiants rentrent dans leurs amphis lundi matin et que l'expérience n'a laissé aucune trace dans la manière dont on leur enseigne à penser les organisations, le management, la responsabilité sociale — alors oui, ce sera une belle photo pour le site institutionnel, et rien de plus. Mais si, au contraire, cette journée plante une graine d'inconfort salutaire — la conscience que le monde ne se réduit pas à ce que les tableurs montrent — alors le détour aura valu la peine. Ce n'est pas rien. C'est même, à bien y réfléchir, l'un des rares luxes que l'enseignement supérieur peut encore s'offrir : interrompre le flux, forcer une rencontre avec le réel, et parier que l'intelligence, confrontée au concret, en sort un peu moins abstraite.
Versailles : des futurs cadres en bleu de travail, ou l'école qui réapprend l'essentiel
Ils auraient pu passer la journée à décrypter des études de cas sur PowerPoint. Ils ont préféré — ou plutôt, on leur a proposé de préférer — enfiler des gants et saisir une pelle. À Versailles, des étudiants d'une école de commerce ont troqué l'amphi contre un chantier solidaire. Un détail ? Pas si
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