Il y a quelque chose de vertigineux, et peut-être de révélateur, dans le fait de voir le château de Versailles — symbole absolu de la démesure royale, décor de la plus grande révolution de l'histoire de France — se muer en plateau de télévision grand public pour une soirée estivale sur France 2. Ce n'est ni scandaleux, ni anecdotique. C'est, à bien y réfléchir, profondément français. ## Bern, le patrimoine et l'art de faire passer la pilule Stéphane Bern, il faut lui reconnaître cela, a accompli quelque chose que les ministres de la Culture successifs n'avaient pas réussi à faire en quarante ans de discours : réconcilier le grand public avec la notion de patrimoine. Non pas par des circulaires, des rapports ou des missions parlementaires — dont notre pays est pourtant si généreux producteur — mais par ce levier ancien, universel et redoutablement efficace qu'est le spectacle. La mission Bern, lancée en 2017, finance depuis lors la restauration de centaines de monuments en péril à travers la France, grâce aux recettes du Loto du patrimoine. Des chapelles romanes perdues dans la Creuse, des lavoirs oubliés, des châteaux qui tombaient en ruine faute de budget. Le résultat est concret, chiffrable, visible. C'est presque irritant tant c'est simple. Mais reprenons. Ce soir, c'est Versailles. Et Versailles, ce n'est pas une petite chapelle en péril. C'est le monument le plus visité de France après la Tour Eiffel, avec plus de sept millions de visiteurs par an, un budget colossal, et une notoriété mondiale qu'aucune campagne de communication ne saurait amplifier davantage. ## Un paradoxe en forme de décor Alors pourquoi Versailles ? Justement parce que Versailles fonctionne. Parce que les caméras y sont belles, les jardins de Le Nôtre photogéniques à toute heure, et que Louis XIV — ce communicant de génie qui avait compris avant tout le monde que le pouvoir se met en scène ou ne s'exerce pas — aurait sans doute apprécié l'ironie d'un direct télévisé depuis sa chambre. Le problème, c'est que pendant qu'on fête le château le plus célèbre du monde, des milliers de monuments moins illustres continuent de s'effriter en silence. La France compte environ 45 000 monuments historiques classés ou inscrits. Une fraction seulement bénéficie de moyens suffisants. Les autres attendent, sous les bâches, sous la pluie, sous les budgets en berne. En réalité, la soirée de France 2 joue un rôle que l'on serait mal venu de sous-estimer : elle entretient la flamme. Elle rappelle à des millions de téléspectateurs, depuis leur canapé, que ce pays possède un héritage d'une richesse rare — et que cet héritage a un coût. C'est de la pédagogie en dentelles, certes, mais c'est de la pédagogie. ## Ce que la fête dit de nous Il serait trop facile de ricaner. De voir dans ce grand show patrimonial un symptôme de plus d'une France nostalgique de sa grandeur passée, incapable de se projeter vers l'avenir autrement qu'en regardant dans le rétroviseur. Ce serait à la fois juste et faux. Juste, parce que la tentation est réelle : Versailles, les cathédrales, les châteaux de la Loire — tout cela peut devenir un opium doux, une façon de se consoler du présent en se gorgeant d'un passé magnifié. Une nation qui n'investit que dans sa mémoire finit par n'avoir plus que ça. Faux, parce que le patrimoine n'est pas seulement un regard en arrière. C'est une industrie — le tourisme culturel représente des milliards d'euros de retombées économiques annuelles —, c'est un lien social, c'est une identité. Et une nation sans identité consolidée, comme on peut le constater un peu partout en Europe, est une nation qui se cherche des identités de substitution, souvent moins heureuses. ## La vraie question du financement Reste que la soirée sur France 2, aussi bien produite soit-elle, ne résoudra pas l'équation de fond. Le patrimoine français coûte cher. Très cher. Les collectivités locales, qui portent une large part du fardeau, sont sous pression budgétaire. L'État, lui, arbitre chaque année entre l'urgence du présent et la durabilité du passé — et le présent gagne presque toujours. Le Loto du patrimoine est une trouvaille ingénieuse, mais c'est un cautère sur une jambe de bois à l'échelle des besoins réels. Ce qu'il faut, c'est une politique structurelle, des moyens pérennes, et peut-être — idée provocatrice — davantage de partenariats privés assumés, sur le modèle de ce qui se fait en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, sans les crispations idéologiques françaises habituelles dès qu'une main privée frôle un bien public. En attendant, ce soir, Versailles sera en fête. Les jardins seront illuminés, la musique résonnera sous les étoiles, et des millions de Français redécouvriront, le temps d'une émission, qu'ils sont les héritiers d'un des patrimoines les plus extraordinaires du monde. C'est déjà quelque chose. Ce n'est pas encore assez.
Versailles en fête : le patrimoine comme spectacle, ou la France qui sait encore se raconter
France 2 offre ce soir une soirée événement depuis les jardins de Versailles, avec Stéphane Bern aux commandes d'un grand show dédié au patrimoine. Derrière la fête et les dorures, une question moins légère qu'il n'y paraît : que dit-on de soi-même quand on transforme son plus grand château en scène
Source : serie-news.comLire l'article original
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