Il y a des rendez-vous que la télévision publique française entretient avec une constance presque liturgique. La grande soirée musicale filmée sous les ors de Versailles en est un. Ce soir, France 2 retransmet une édition de « Versailles en fête », ce programme qui, chaque année ou presque, convoque artistes, feux d'artifice et parterre de spectateurs chanceux dans le cadre le plus solennel que la République ait hérité de la monarchie absolue. Un paradoxe français, à lui seul, mérite qu'on s'y arrête : c'est dans le palais construit par Louis XIV — symbole de la dépense somptuaire, de la centralisation du pouvoir et d'une certaine idée de la grandeur nationale — que la télévision publique du XXIe siècle vient célébrer la variété française et le vivre-ensemble. Rome aurait appelé ça du pain et des jeux. Nous, nous appelons ça de la culture. **Le château comme décor, les artistes comme prétexte** Mais reprenons. Ce qui fait la force de cette émission, c'est moins la liste des artistes — qui varie d'une année à l'autre au gré des modes et des agents artistiques — que le cadre lui-même. Versailles n'est pas un simple décor. C'est une démonstration. La démonstration que la France, même à bout de souffle budgétaire, même épuisée par ses débats internes, sait encore produire de la beauté à une échelle qui coupe le souffle. Le problème, c'est que cette beauté est gratuite — au sens premier du terme — pour les téléspectateurs, mais pas pour le contribuable. France 2 est une chaîne publique, financée en partie par le budget de l'État, dans un contexte où l'audiovisuel public cherche encore sa voie entre mission de service et course à l'audience. Organiser un tel spectacle coûte. Filmer les jardins à la nuit tombée, mobiliser des régies mobiles, des équipes techniques, des artistes cachetés : tout cela a un prix que personne ne mentionne jamais dans les communiqués de presse. **La fête, miroir d'une époque** Reste que l'événement, en lui-même, remplit une fonction que l'on aurait tort de sous-estimer. Dans une société fragmentée, où les récits communs s'effacent et où chaque groupe cultive ses propres références, une émission regardée par plusieurs millions de Français autour d'un même château, d'une même musique, d'un même ciel étoilé, ce n'est pas rien. C'est même, à sa façon, un acte politique — au sens noble du terme. Le château de Versailles, qui accueille plus de dix millions de visiteurs par an, est devenu l'un des rares lieux où la France se regarde encore avec une certaine fierté non feinte. Ni nostalgie réactionnaire, ni naïveté touristique : juste la conscience diffuse que quelque chose, ici, a été accompli qui dépasse les individus et les régimes. **Ce que la fête ne dit pas** Autrement dit, « Versailles en fête » est à la fois un spectacle sincère et un voile pudique. Sincère, parce que la magie du lieu opère réellement, et que les artistes qui s'y produisent ne font pas semblant d'être émus. Voile pudique, parce que le château lui-même croule sous les besoins de restauration — des millions d'euros chaque année pour maintenir debout ce que les siècles et les budgets contraints menacent lentement. On fête Versailles. C'est bien. Mais ce serait mieux encore si l'on finançait Versailles à la hauteur de ce qu'il représente : non pas un parc d'attractions pour touristes fortunés, mais le témoignage vivant d'une civilisation qui, à son meilleur, savait allier puissance et beauté. Ce soir, les artistes chanteront. Les jardins brilleront. Et quelques millions de Français passeront une belle soirée devant leur écran. Ce n'est pas le bout du monde. C'est même, dans la grisaille du moment, une nécessité presque thérapeutique. Mais n'oublions pas, au réveil, que les plus beaux décors ne dispensent pas de gouverner.
Versailles en fête sur France 2 : le château comme écrin, la télévision publique comme tribune
Ce soir, les caméras de France 2 s'installent dans les jardins du château de Versailles pour une grande soirée musicale en plein air. Derrière le spectacle, une question : que dit encore ce rituel télévisuel de notre rapport collectif au patrimoine et à la fête nationale ?
Source : DivertoLire l'article original
Article issu de la veille automatisée.




