Il y a quelque chose de vertigineux à regarder Versailles se transformer, le temps d'une soirée télévisée, en scène de music-hall géante. Les jets d'eau, les parterres à la française, la façade interminable voulue par Louis XIV pour écraser ses visiteurs de majesté — tout ce dispositif de puissance absolue repensé en toile de fond pour des artistes français qui chantent sous les étoiles, devant des millions de téléspectateurs. France 2 a donc choisi Versailles. Pas un hasard. Pas une coquetterie de programmation. Un choix politique, au sens premier du terme : celui d'un lieu qui dit quelque chose d'un pays, d'une nation, d'un récit collectif. **Le château comme miroir** Reprenons. Versailles n'est pas simplement un monument. C'est le symbole le plus concentré, le plus dense, de ce que la France a un jour été capable de produire quand elle décidait de mettre toute son énergie dans quelque chose. Vingt mille ouvriers, des décennies de chantier, une volonté politique à nulle autre pareille — et au bout du compte, un château qui reçoit aujourd'hui dix millions de visiteurs par an, dont une majorité d'étrangers venus du monde entier vérifier, de leurs propres yeux, que la France a vraiment existé. C'est là le paradoxe français dans toute sa splendeur : nous sommes capables de construire ce que le monde entier vient admirer, et simultanément de douter collectivement de nous-mêmes au point de ne plus savoir si nous sommes encore capables de grand-chose. **La fête comme affirmation** Alors quand France 2 convoque les plus grandes voix du pays sous les fenêtres du Grand Appartement, il faut peut-être y lire davantage qu'un programme de divertissement. Il faut y lire une tentative — consciente ou non — de réconcilier les Français avec leur propre image. Nous avons Versailles. Nous avons ces artistes. Nous avons cette langue, cette culture, cette capacité à mettre en scène le beau avec un soin que peu de nations sur Terre peuvent revendiquer. En réalité, le spectacle à Versailles fonctionne depuis des siècles sur le même ressort : montrer que la France est encore là, encore vivante, encore capable de faire lever les yeux. Louis XIV l'avait compris avant tout le monde — le pouvoir se représente autant qu'il s'exerce. **Ce que la télévision fait du monument** Mais il y a une tension, ici, qu'on ne peut pas ignorer. Mettre Versailles en prime time sur France 2, c'est aussi, d'une certaine façon, domestiquer le monstre. Réduire à deux heures d'émission ce que des générations d'historiens n'ont pas fini d'épuiser. Transformer en décor ce qui fut un centre du monde. Est-ce grave ? Pas nécessairement. La culture populaire a ses droits, et il serait absurde de réserver Versailles aux seuls initiés, aux seuls chercheurs, aux seuls touristes qui ont acheté leur billet longtemps à l'avance. Une soirée musicale qui donne envie à des millions de Français de franchir les grilles du domaine royal, c'est aussi une victoire — modeste, mais réelle — de la transmission. Reste que le vrai défi n'est pas là. Le vrai défi, c'est ce qu'on fait du lendemain. Versailles en fête, c'est une soirée. Versailles dans l'état dans lequel il devrait être dans cinquante ans — restauré, financé, protégé, transmis — c'est une politique. Et ça, aucun spectacle télévisé ne peut s'en charger à notre place.
Versailles illuminé : ce que le spectacle dit de nous
France 2 s'installe dans les jardins du Roi-Soleil pour une soirée musicale à grand spectacle. Derrière les dorures et les feux d'artifice, une question s'impose : qu'est-ce que cette communion nationale autour du château le plus visité du monde révèle de notre rapport à nous-mêmes ?
Source : ohmymag.comLire l'article original
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