Il y a quelque chose de presque vertigineux dans l'idée de réunir des artistes contemporains sous les plafonds peints par Le Brun, dans ces galeries où Louis XIV avait précisément voulu concentrer toute la gloire de la France. Versailles, ce n'est pas un décor. C'est une démonstration de puissance architecturée, une machine politique habillée en palais. Et pourtant, vendredi soir, c'est Jenifer qui en a pris possession — avec tout ce que cela comporte d'inattendu, voire de délibérément provocateur. **L'ode comme manifeste** La soirée s'appelait « Ode ». Le mot est choisi. Une ode, c'est un chant d'éloge, une adresse solennelle à quelque chose ou quelqu'un qui le mérite. Ici, l'éloge semblait double : celui de la musique vivante, et celui du lieu lui-même, rappelé à sa fonction première. Car on l'oublie trop souvent — Versailles n'a pas été construit pour être visité en file indienne, audioguide vissé à l'oreille. Il a été pensé pour être habité, animé, traversé par la vie, le spectacle, la musique. Les divertissements de Cour, les fêtes de Molière commandées par le Roi-Soleil, les grandes eaux nocturnes : tout cela relevait d'une même ambition, celle d'un lieu vivant. En ce sens, Jenifer et les nombreux artistes rassemblés pour l'occasion ne trahissent pas Versailles. Ils le prolongent, à leur manière. **Le château comme caisse de résonance** Mais reprenons. Ce qui frappe, dans ce type d'événement, c'est moins la liste des participants que ce qu'il dit de l'époque. Dans un pays où la culture bat de l'aile — budgets rognés, salles fragilisées, intermittents sous pression permanente — voir Versailles s'ouvrir à la création contemporaine, populaire, vivante, c'est un signal. Pas une solution, attention. Un signal. Le problème, c'est que Versailles reste un cas à part. Doté de ressources propres, d'une notoriété mondiale, d'une capacité d'attraction touristique sans équivalent en France, le château peut se permettre ce que la plupart des institutions culturelles françaises ne peuvent plus : innover, accueillir, expérimenter. Autrement dit, Versailles est riche là où la culture est pauvre. C'est une contradiction que personne ne résoudra en une soirée, aussi réussie soit-elle. **Jenifer, ou la pop qui prend la Galerie** Reste que le choix de Jenifer n'est pas anodin. Révélée par la première saison de la Star Academy en 2002 — il y a plus de vingt ans, ce qui donne le vertige —, elle est devenue l'une des figures les plus durables de la variété française. Pas une diva intouchable, pas une icône de niche : une artiste populaire, au sens noble du terme, qui a su traverser les modes sans se dissoudre dans aucune. L'installer à Versailles, c'est, d'une certaine façon, valider que la culture populaire a sa place dans les grands monuments nationaux. Ce n'est pas une mince affaire dans un pays où l'élitisme culturel est parfois érigé en vertu républicaine. **Ce que révèle vraiment cette soirée** En réalité, ce qu'on retient de cette soirée « Ode », au-delà du spectacle lui-même, c'est une démonstration simple : les grands lieux du patrimoine ne doivent pas devenir des reliquaires. Un château qui ne vibre plus n'est plus un château — c'est un tombeau bien éclairé. Louis XIV le savait mieux que quiconque. Il avait fait de Versailles un théâtre permanent, où chaque lever du Roi était une mise en scène, chaque repas une représentation. La Cour était un spectacle total. Le faire revivre, deux siècles et demi après la Révolution qui a tout balayé, avec les outils et les voix d'aujourd'hui — c'est peut-être la seule façon de rendre Versailles à ce qu'il était vraiment : non pas un monument aux morts, mais une scène.
Versailles retrouve sa vocation : scène vivante, pas musée figé
Jenifer, entourée d'une constellation d'artistes, a investi les ors du château de Versailles pour une soirée baptisée « Ode ». Un événement qui pose, au fond, une vraie question : à quoi sert un palais royal au XXIe siècle ?
Source : Ode (Purepeople)Lire l'article original
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