Il y a quelque chose de presque romanesque dans la formule. « La mission pacificatrice du juge m'est chère. » Myriam Bendaoud, fraîchement nommée présidente du tribunal judiciaire de Versailles — l'une des juridictions les plus importantes d'Île-de-France, avec un ressort qui couvre plusieurs centaines de milliers de justiciables —, ne s'installe pas dans son fauteuil avec l'air de quelqu'un qui vient gérer un dossier administratif de plus. Elle arrive avec une vision. C'est déjà, en soi, une nouvelle. **Le pacificateur dans la tempête** Mais reprenons. Qu'est-ce que « pacifier » signifie, concrètement, dans un tribunal français en 2024 ? Le tribunal judiciaire de Versailles traite chaque année des milliers d'affaires civiles, familiales, commerciales, pénales. Des divorces conflictuels où deux adultes se déchirent sur le dos de leurs enfants. Des litiges de voisinage qui durent depuis dix ans et coûtent plus cher en avocat que ce qu'ils valent. Des successions qui fracturent des fratries pour des générations. Des affaires pénales où la victime attend un signal que la société n'est pas indifférente à sa souffrance. Dans ce contexte, la figure du juge-pacificateur n'est pas une métaphore creuse. C'est une nécessité fonctionnelle. Un tribunal qui ne fait que trancher sans chercher à apaiser produit des perdants qui reviennent, des appels inutiles, des conflits relancés. La justice de papier, celle qui rend des décisions sans se préoccuper de ce qu'elles produisent dans la vie réelle des gens, est une machine à fabriquer de l'amertume. En apparence, c'est une posture. En réalité, c'est une politique judiciaire. **Le paradoxe français : une justice qui manque de tout sauf de principes** Le problème, c'est que la France a toujours eu un talent particulier pour proclamer de belles intentions institutionnelles dans des conditions qui les rendent quasi impossibles à tenir. Notre justice est chroniquement sous-dotée — la France consacre moins de 70 euros par habitant à sa justice, quand l'Allemagne dépense plus du double. Les délais de traitement des affaires civiles se comptent en années, pas en mois. Les greffiers manquent, les magistrats sont épuisés, les palais de justice ressemblent parfois à des administrations du XIXe siècle qui auraient survécu par inadvertance. Pacifier, dans ce cadre, exige une ténacité que peu de hauts fonctionnaires conservent longtemps face à la réalité du terrain. Autrement dit : on peut vouloir être un juge-pacificateur. On peut même y croire sincèrement, comme semble le faire Myriam Bendaoud. Mais si les audiences s'enchaînent à un rythme qui laisse au magistrat trois quarts d'heure pour traiter une affaire familiale complexe, la pacification devient un vœu pieux. Un cautère sur une jambe de bois. **Ce que révèle une nomination à Versailles** Versailles n'est pas un tribunal ordinaire. La ville, symbole historique du pouvoir centralisé à la française — Louis XIV avait compris avant tout le monde que l'architecture institutionnelle est un acte politique —, abrite une juridiction dont le ressort est à la fois aisé et contrasté. Des quartiers résidentiels cossu, des zones d'habitat social, une économie tertiaire dense, une démographie dynamique. Le spectre des litiges est large, les enjeux parfois considérables. Nommer à sa tête une présidente qui place la mission pacificatrice au cœur de sa philosophie judiciaire, c'est potentiellement un signal. Vers davantage de médiation ? Vers un recours plus systématique aux modes alternatifs de règlement des conflits, que la loi favorise désormais mais que la pratique tarde à généraliser ? Ce serait là une vraie rupture — discrète, invisible aux yeux du grand public, mais aux effets de chaîne réels sur des milliers de familles et d'entreprises. **La justice, cet angle mort du débat public** Reste que la question de fond demeure entière. La France parle de ses hôpitaux, de ses écoles, de sa police. Elle parle rarement de sa justice — sauf quand un fait divers spectaculaire ou une affaire politico-judiciaire vient rappeler son existence. Pourtant, un système judiciaire défaillant, c'est un contrat social qui se fissure. C'est la loi du plus fort qui reprend ses droits là où l'institution abdique. C'est le retour, insidieux, de ce que les juristes appellent la « justice privée » — autrement dit, le règlement des conflits hors de toute norme partagée. Myriam Bendaoud arrive à Versailles avec une conviction. C'est le minimum requis pour diriger une maison aussi complexe. Mais une conviction ne suffit pas à financer un greffier supplémentaire, ni à réduire de six mois les délais d'une affaire aux affaires familiales. Le diagnostic est connu. La volonté politique de l'assumer, moins. Et c'est là, au fond, que se joue la vraie question — pas dans le discours d'installation d'une présidente de tribunal, aussi sincère soit-il, mais dans les arbitrages budgétaires qui se décident loin de Versailles, à Paris, dans des couloirs où la justice n'a jamais été une priorité électorale.
Versailles : une présidente, une promesse, et la question qui fâche
Myriam Bendaoud prend la tête du tribunal judiciaire de Versailles avec une conviction affichée : le juge est d'abord un pacificateur. Belle ambition. Mais dans un système judiciaire français sous tension permanente, entre surcharge chronique et déficit de moyens, la pacification est-elle encore pos
Jean-Baptiste Giraud8 septembre 2026 à 02:038 vues
Source : Journal Spécial des SociétésLire l'article original
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