Il y a quelque chose de presque rituel dans la rentrée de septembre. Les images se ressemblent d'une année sur l'autre : les enfants en rang devant les grilles, les enseignants qui font bonne figure, les maires qui se pressent pour la photo. Et pourtant, derrière ce décor bien rôdé, quelque chose grince. En Eure-et-Loir comme ailleurs, cette semaine de rentrée 2024 a mis en scène, sans le vouloir, plusieurs des fractures qui traversent silencieusement la France profonde. **La rentrée, ou l'art de ne pas regarder les chiffres en face** Commençons par l'école. Des milliers d'élèves ont repris le chemin des classes en Eure-et-Loir, dans un département rural où la question scolaire n'est jamais anodine. Fermetures de classes, déserts éducatifs, enseignants remplaçants introuvables : la carte scolaire ressemble de plus en plus à une peau de chagrin. On fête la rentrée, certes. Mais on oublie de dire que dans bien des villages d'Eure-et-Loir, cette rentrée pourrait être la dernière avant un regroupement pédagogique intercommunal de plus, euphémisme administratif pour désigner la mort lente d'une école de village. La rentrée, c'est aussi ça : célébrer un système dont on reporte méthodiquement le diagnostic, comme on reporte une visite chez le médecin en espérant que la douleur passe d'elle-même. **Un nouveau préfet : la République change de visage, pas de cap** Mais reprenons. La semaine a aussi été marquée par l'arrivée d'un nouveau préfet dans le département. Le rituel est connu : cérémonie sobre, discours de passation, poignées de mains entre élus locaux et représentant de l'État. On change l'homme, on garde la machine. En réalité, la nomination d'un préfet est toujours un moment révélateur. Non pas parce qu'elle changerait grand-chose à la vie quotidienne des Euréliens — soyons honnêtes, elle n'en change presque rien —, mais parce qu'elle rappelle ce qu'est devenue la préfecture dans la France contemporaine : une courroie de transmission de décisions prises à Paris, un intermédiaire de plus en plus formel entre un État centralisé et des territoires qui aspirent, eux, à davantage d'autonomie réelle. Le problème, c'est que la décentralisation promise depuis des décennies reste, en France, une promesse perpétuellement différée. On délègue les charges, rarement les leviers. Le nouveau préfet héritera de ce paradoxe, comme ses prédécesseurs. **Le procès Preira : quand la justice locale fait écho à des questions nationales** L'événement judiciaire de la semaine mérite qu'on s'y attarde. Le procès de Jean-Charles Preira, personnage connu dans le département, a mobilisé l'attention locale avec cette intensité particulière que seules les affaires touchant des figures familières peuvent provoquer. La justice, en province, est toujours plus viscérale qu'à Paris : on connaît les protagonistes, on côtoie leurs proches, on a une opinion forgée avant même que les débats ne s'ouvrent. C'est précisément là que réside l'enjeu. Ce procès n'est pas seulement l'histoire d'un homme face à ses juges. C'est le révélateur d'une communauté qui se regarde dans le miroir d'une audience correctionnelle et se demande, parfois sans oser le formuler, comment on en arrive là. La justice, dans ces moments-là, remplit une fonction bien au-delà du droit : elle est le théâtre où une société provinciale rejoue ses propres contradictions. **Les forums des associations : le tissu social, dernier rempart** Et puis il y a les forums des associations. Ce moment de rentrée civique, ces gymnases transformés en labyrinthe de tables et de kakémonos colorés, pourrait sembler anecdotique. Il ne l'est pas. Dans un pays où l'abstention électorale fracasse des records et où la défiance envers les institutions ne cesse de progresser, le tissu associatif est peut-être le seul lien social qui tienne encore vraiment. Le bénévolat, les clubs sportifs, les chorales, les associations d'entraide : autant de structures qui font ce que ni l'État ni le marché ne font correctement, à savoir créer du lien, donner du sens, maintenir en vie une forme d'appartenance commune. On aurait tort de sourire devant ces forums. Ils sont, à leur échelle modeste, l'une des réponses concrètes à la question qui hante la France depuis vingt ans : comment recoller les morceaux d'une société qui se fragmente ? **Le diagnostic : une France qui s'administre quand il faudrait se gouverner** Alors, que retenir de cette semaine eurélienne ? Qu'elle ressemble, au fond, à des milliers d'autres semaines dans des centaines de départements français. Une rentrée que l'on célèbre sans regarder les tendances de fond. Un représentant de l'État que l'on accueille sans remettre en cause l'architecture qui le contraint. Un procès qui révèle les tensions d'une communauté. Des associations qui font le travail que la puissance publique ne fait plus. La France de 2024, c'est souvent ça : une mécanique bien huilée pour gérer l'ordinaire, mais de plus en plus démunie face à l'extraordinaire. On s'administre, quand il faudrait se gouverner. On gère le présent, quand il faudrait préparer l'avenir. Et dans un département comme l'Eure-et-Loir, comme dans tant d'autres, cette semaine de rentrée en dit finalement beaucoup plus long qu'il n'y paraît.
Eure-et-Loir : ce que la rentrée révèle d'une France qui tourne en rond
Un nouveau préfet, des cartables sur le dos, un procès qui dérange et des gymnases envahis de stands associatifs. En apparence, la semaine ordinaire d'un département français moyen. En réalité, le condensé parfait de toutes les contradictions d'une République qui cherche encore ses repères.
Source : L’Écho RépublicainLire l'article original
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