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Justice : ce que le silence des magistrats dit de l'état de la République
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Justice : ce que le silence des magistrats dit de l'état de la République

À quelques mois d'une élection présidentielle qui mobilise toutes les passions, les chefs de la cour d'appel de Versailles ont choisi de rompre un silence institutionnel bien commode. Leur appel à un débat public sur les priorités de la justice n'est pas un geste anodin : c'est un aveu, soigneusemen

Jean-Baptiste Giraud7 septembre 2026 à 06:126 vues

Il y a une tradition bien française qui consiste à attendre l'élection présidentielle pour sortir les dossiers qu'on a soigneusement rangés dans le tiroir du bas. L'enseignement, la santé, la sécurité : chaque grande institution du pays profite de ce moment de fièvre démocratique pour rappeler qu'elle existe, qu'elle souffre, et qu'on l'a oubliée. La justice ne déroge pas à la règle. Les premiers présidents et procureurs généraux de la cour d'appel de Versailles — l'une des plus importantes de France par son ressort territorial — viennent d'appeler publiquement à un vrai débat sur ce que doit être la justice de demain. Formulé poliment. Mais le message, derrière la courtoisie protocolaire, est cinglant. **Un signal d'alarme déguisé en invitation au dialogue** Reprenons. Quand des magistrats de ce rang — des hauts fonctionnaires formés à la retenue, à la réserve, à l'art de ne jamais paraître politiques — se fendent d'un appel public avant une présidentielle, c'est que la situation a atteint un seuil que les notes internes, les rapports annuels et les courriers au ministère n'ont pas suffi à faire franchir. C'est, pour le dire sans détour, que la voie normale n'a rien donné. La question qu'ils posent est pourtant d'une simplicité désarmante : quelles sont les priorités de la justice ? Autrement dit, à quoi sert-elle vraiment, dans une société qui lui demande tout et lui donne si peu ? Punir, réparer, prévenir, réhabiliter, indemniser, arbitrer les conflits commerciaux, protéger les enfants, statuer sur les faillites d'entreprises, juger les crimes de sang... La justice française est censée tout faire, simultanément, avec des moyens qui n'ont jamais été à la hauteur de ses ambitions affichées. **La France, lanterne rouge de l'Europe judiciaire** Le problème, c'est que la réalité des chiffres est accablante. La France consacre à sa justice environ 70 euros par habitant et par an — un chiffre à faire pâlir nos voisins allemands ou néerlandais, qui y consacrent le double ou davantage. Le nombre de magistrats pour 100 000 habitants place la France dans le bas du classement européen, aux côtés de pays que l'on ne cite généralement pas en exemple lorsqu'il s'agit d'État de droit. Les conséquences de cette pénurie chronique, ce ne sont pas des abstractions statistiques : ce sont des délais de jugement qui s'allongent jusqu'à l'absurde, des affaires civiles renvoyées à deux ou trois ans d'audience, des victimes qui renoncent à porter plainte parce qu'elles savent d'avance que la machine ne produira rien de tangible dans un délai raisonnable. C'est, en somme, un service public qui se délite lentement, silencieusement, sous l'œil distrait d'une classe politique qui préfère promettre mille policiers supplémentaires plutôt qu'expliquer pourquoi il faut aussi des juges pour que ces policiers servent à quelque chose. **Le paradoxe d'une justice qu'on invoque partout et qu'on finance nulle part** Il y a là une contradiction interne au système français qui mérite qu'on s'y arrête. La justice est convoquée dans tous les débats : on réclame la justice pour les victimes, la justice pour les sans-papiers, la justice fiscale, la justice sociale, la justice climatique. Le mot est sur toutes les lèvres, dans tous les programmes, dans tous les discours d'estrade. Et pourtant, l'institution réelle — celle des greffiers débordés, des salles d'audience décrépites, des logiciels informatiques d'un autre âge — végète dans une indifférence budgétaire qui frise le mépris. C'est précisément ce paradoxe que les magistrats de Versailles mettent le doigt sur — avec les formes, certes, mais sans ambiguïté. Ils ne demandent pas de l'argent, du moins pas directement. Ils demandent quelque chose de plus fondamental : un choix. Parce qu'une institution à qui l'on demande tout sans lui en donner les moyens finit par ne rien faire correctement. Et une justice qui ne fonctionne pas, c'est une République qui vacille sur ses fondations. **Versailles, miroir d'une France à deux vitesses judiciaires** Choisir le ressort de Versailles pour porter ce message n'est pas innocent. La cour d'appel de Versailles couvre un territoire d'une densité économique et démographique considérable : les Yvelines, l'Essonne, les Hauts-de-Seine — autant de départements où se concentrent des contentieux complexes, des affaires économiques et financières de premier plan, et une population qui, sociologiquement, a les moyens de faire valoir ses droits... et donc d'en mesurer l'absence de réponse. Autrement dit, si même là, au cœur d'une France aisée et active, la justice rame, que dire des juridictions de province sous-dotées, des tribunaux de villes moyennes où un juge aux affaires familiales gère seul des centaines de dossiers simultanément ? **Ce que la présidentielle ne dira probablement pas** Reste que l'optimisme serait déplacé. Les élections présidentielles françaises ne sont pas réputées pour leur traitement en profondeur des questions institutionnelles. On y parle de pouvoir d'achat, de retraites, d'immigration, parfois d'Europe. La justice, elle, arrive en fond de tableau — une ligne dans un programme, une promesse de réforme vite oubliée au lendemain du second tour. L'appel des magistrats de Versailles a donc quelque chose de mélancolique, presque de désabusé. Ils savent, comme tout le monde, que la probabilité d'un grand débat national sur les priorités de la politique judiciaire est à peu près nulle dans le contexte actuel. Mais ils posent quand même la question. Parce que ne pas la poser serait pire encore — ce serait cautionner par leur silence une situation qu'ils savent intenable. Et c'est peut-être là le vrai message : quand les gardiens du temple se mettent à crier dans le désert, c'est que le temple lui-même commence à lézarder.

Source : Journal Spécial des SociétésLire l'article original

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