vendredi 16 octobre 2026

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Justice : ce que le silence des politiques révèle d'un système à bout de souffle
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Justice : ce que le silence des politiques révèle d'un système à bout de souffle

À quelques mois d'une élection présidentielle, les magistrats de la cour d'appel de Versailles ont pris la parole. Pas pour réclamer une nième réforme de façade, mais pour exiger quelque chose de plus radical : un débat honnête sur ce que la justice doit vraiment faire, et avec quels moyens. Un appe

Jean-Baptiste Giraud4 septembre 2026 à 20:049 vues

Il y a des signaux qu'on préfère ne pas entendre. Des alertes qui dérangent parce qu'elles obligent à regarder en face ce qu'on a collectivement choisi de ne pas voir. L'appel lancé par les chefs de la cour d'appel de Versailles, à quelques mois de l'élection présidentielle, est de ceux-là. Des magistrats, des hommes et des femmes qui passent leur vie à trancher des conflits, à prononcer des peines, à rendre des décisions dont dépendent des vies et des libertés, demandent publiquement qu'on débatte enfin des priorités de la justice. Qu'on leur dise ce qu'on attend d'eux. Et surtout, avec quels moyens. Formulée ainsi, la demande semble presque anodine. Elle ne l'est pas. ## L'institution oubliée La justice est, avec la défense et la police, l'une des fonctions régaliennes fondamentales de l'État. Ce n'est pas une option, un service parmi d'autres qu'on peut délester sans conséquence, une prestation qu'on peut rationner en espérant que personne ne s'en aperçoive. C'est, littéralement, le ciment de la vie en société. Sans justice rendue dans des délais raisonnables, sans tribunaux capables de traiter les litiges du quotidien comme les grandes affaires criminelles, c'est le contrat social lui-même qui se fissure. Or la réalité est brutale : en France, la justice est chroniquement sous-financée, structurellement engorgée, et politiquement marginalisée dans le débat public. On en parle lors des faits divers qui émeuvent l'opinion. On promet, on annonce, on inaugure des plans de modernisation avec de beaux communiqués. Puis le soufflé retombe, l'agenda politique passe à autre chose, et les magistrats se retrouvent seuls, face à des stocks d'affaires qui s'accumulent comme autant de dossiers que personne ne veut vraiment financer. ## Ce que demandent réellement les magistrats de Versailles Reprenons. Ce que les chefs de la cour d'appel de Versailles formulent, ce n'est pas une simple doléance corporatiste. C'est une question de fond, posée au moment précis où elle peut encore peser : à quoi veut-on que serve la justice dans ce pays ? Veut-on une justice pénale qui réponde à tous les actes de délinquance, même les plus mineurs ? Une justice civile capable de trancher un litige commercial en quelques mois plutôt qu'en plusieurs années ? Une justice familiale qui protège réellement les enfants en danger, sans que les délais d'audience ressemblent à un parcours du combattant ? Ces questions ne sont pas rhétoriques. Elles correspondent à des choix budgétaires réels, à des postes de magistrats et de greffiers à créer ou non, à des tribunaux à ouvrir ou à fermer. En réalité, on ne peut pas tout faire avec rien. Et prétendre le contraire, comme le font trop souvent les gouvernements successifs, c'est mentir aux Français sur l'état réel du service qu'ils croient recevoir. ## Le paradoxe français par excellence Il y a là un paradoxe qui mérite d'être nommé. La France est l'un des pays d'Europe développée qui consacre la plus faible part de son budget à sa justice. Moins de 0,2 % du PIB, contre 0,3 à 0,4 % pour l'Allemagne ou les Pays-Bas. On pourrait croire que cette économie de bout de chandelle s'accompagne d'une réflexion sérieuse sur les priorités, d'un tri assumé entre ce que le système doit traiter et ce qu'il peut déléguer à la médiation, à l'arbitrage, à d'autres formes de régulation. Mais non. On continue de demander à une institution structurellement sous-dotée de tout traiter, sans hiérarchie, sans stratégie, sans choix explicite. Autrement dit : on refuse de payer le prix d'une vraie justice, mais on exige quand même qu'elle fonctionne. C'est comme vouloir une autoroute sans péage, entretenue comme une autoroute à péage. Le résultat, on le connaît : des nids-de-poule partout, et personne pour les boucher. ## Avant l'élection : le bon moment, mais sera-t-il saisi ? Le timing choisi par les magistrats versaillais n'est évidemment pas anodin. Une campagne présidentielle, c'est — en théorie — le moment où les grandes questions peuvent être posées, où les candidats sont contraints de se positionner, d'articuler une vision, de chiffrer des engagements. C'est le moment, rare, où la pression démocratique peut forcer une classe politique à regarder en face ce qu'elle a trop longtemps esquivé. Mais soyons lucides. Les campagnes présidentielles françaises ont une fâcheuse tendance à se dérouler dans un monde parallèle, peuplé de formules générales et de promesses confortables. La justice n'y fait jamais vraiment campagne — pas assez spectaculaire, pas assez clivante, trop technique pour les sondages. Les candidats préfèrent parler de sécurité, de police, d'immigration : des sujets où l'on peut promettre de la fermeté sans s'engager sur des lignes budgétaires précises. La justice, elle, est l'angle mort de tous les programmes, le maillon qu'on oublie dans la chaîne pénale, l'institution qu'on cite en exemple le temps d'un discours avant de lui couper les crédits dans la prochaine loi de finances. ## Le diagnostic qui s'impose Ce que révèle, en définitive, l'initiative de la cour d'appel de Versailles, c'est l'épuisement d'un système qui a trop longtemps fonctionné par inertie. Des magistrats compétents, souvent passionnés, qui tiennent l'édifice à bout de bras, comblant par leur dévouement personnel les lacunes d'une politique publique inexistante. Mais l'inertie a ses limites. La débrouillardise institutionnelle aussi. Reste que l'enjeu dépasse de loin la seule institution judiciaire. Une démocratie qui ne finance pas correctement sa justice est une démocratie qui accepte, en sourdine, de laisser prospérer l'injustice. Pas l'injustice spectaculaire, celle qui fait la une des journaux et mobilise les foules. L'injustice ordinaire : le justiciable qui attend deux ans pour récupérer son dû dans un litige commercial, la victime dont le dossier s'enlise faute de magistrats disponibles, l'accusé maintenu en détention provisoire parce que les audiences tardent à se tenir. Ce sont ces injustices-là, invisibles et silencieuses, que les chefs de la cour d'appel de Versailles ont choisi de rendre audibles. Il appartient maintenant aux candidats à la présidence de décider s'ils veulent vraiment les entendre — ou se contenter, une fois de plus, de faire semblant.

Source : Journal Spécial des SociétésLire l'article original

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