Il y a des cris que l'on n'entend pas parce qu'ils sont formulés trop poliment. Celui des chefs de la cour d'appel de Versailles, à quelques mois d'une élection présidentielle qui s'annonce dominée par les questions de pouvoir d'achat, d'immigration et d'énergie, appartient à cette catégorie : un appel au débat sur les priorités de la justice, lancé dans la dignité feutrée des palais de marbre, et qui risque fort de se perdre dans le brouhaha de la campagne. Mais reprenons. Que demandent exactement ces magistrats versaillais ? Un débat. Pas une révolution, pas une grève, pas un communiqué incendiaire. Un simple débat public sur ce que la justice doit faire en priorité, sur ce qu'elle peut encore faire réellement, et sur ce qu'on lui demande de faire sans lui en donner les moyens. Formulée avec cette modération-là, la demande devrait alerter davantage qu'une prise de parole fracassante. Quand les gardiens du temple en sont réduits à demander qu'on leur parle, c'est que quelque chose, quelque part, s'est profondément détérioré. **Une institution à genoux, un débat perpétuellement remis à demain** La justice française est l'une des plus sous-dotées d'Europe occidentale. Les chiffres, régulièrement rappelés et régulièrement ignorés, sont pourtant accablants : la France consacre à son système judiciaire une part de richesse nationale nettement inférieure à celle de l'Allemagne, de l'Espagne ou des Pays-Bas. Les délais de jugement s'étirent en années là où ils devraient se compter en mois. Les greffes débordent. Les magistrats portent des charges de dossiers qui rendraient vertigineux n'importe quel cadre du privé. Et pourtant, l'institution tient. Par quoi ? Par la vocation de ceux qui y travaillent. Par une forme d'héroïsme ordinaire que la République a pris l'habitude de piller sans contrepartie. En réalité, la justice est depuis des décennies le parent pauvre des budgets successifs. On lui confie des missions nouvelles — la délinquance financière, la cybercriminalité, les contentieux liés à la transition écologique, sans parler de la surpopulation carcérale — sans jamais lui accorder les ressources correspondantes. C'est le paradoxe français par excellence : exiger toujours plus d'un service public qu'on finance toujours moins, puis s'étonner que la machine grince. **Versailles n'est pas un symbole anodin** Que cet appel vienne précisément de la cour d'appel de Versailles mérite qu'on s'y arrête. Ce ressort judiciaire couvre l'un des territoires les plus peuplés et les plus économiquement dynamiques de France : les Yvelines, l'Essonne, le Val-d'Oise, les Hauts-de-Seine. Des centaines de milliers d'entreprises, des millions de justiciables, des contentieux commerciaux, familiaux, pénaux, sociaux d'une densité et d'une complexité extrêmes. Si la cour d'appel de Versailles élève la voix, ce n'est pas pour des raisons anecdotiques locales. C'est le signe que la tension est devenue insupportable jusque dans les juridictions que l'on croyait les mieux armées. Autrement dit : si ça craque à Versailles, c'est que ça craque partout. **Le silence politique, un choix et non un oubli** Le problème, c'est que les candidats à la présidentielle ne parlent pas de justice — ou si peu, et si mal. On parle de sécurité, bien sûr, de police, de prisons, de récidive. Mais la justice comme institution, comme socle de l'État de droit, comme infrastructure invisible sur laquelle repose l'ensemble du contrat social ? Silence. Ou plutôt : discours de façade, promesses floues, effets d'annonce sans lendemain. C'est que la justice ne rapporte pas de voix facilement. Elle est abstraite. Elle ne mobilise pas les cortèges. Ses victimes sont dispersées : le justiciable qui attend trois ans un jugement en divorce, la PME qui n'obtient pas à temps le recouvrement d'une créance et met la clé sous la porte, la victime d'une escroquerie dont l'affaire s'enlise faute d'un juge d'instruction disponible. Ces gens-là ne forment pas un bloc électoral. Ils ne défilent pas. Ils attendent, et leur attente est précisément le problème. **Ce que révèle vraiment cet appel** Derrière la sobriété de la démarche des magistrats versaillais, il y a un diagnostic impitoyable sur l'état de notre démocratie. Une démocratie qui ne finance pas correctement sa justice est une démocratie qui se fait des illusions sur elle-même. Elle peut voter des lois à l'envi, multiplier les droits, afficher des chartes et des principes : si l'institution chargée de les faire respecter est exsangue, tout cela n'est que du papier. Rome avait ses légions pour tenir l'empire. La République a ses tribunaux. Laisser ces derniers dépérir, c'est miner la fondation sur laquelle tout le reste repose. Reste que l'espoir, ici, serait de se tromper. De voir un candidat saisir cet appel, en faire un thème de campagne sérieux, proposer un plan de financement crédible, un choc de moyens pour la justice. Mais à l'heure où l'on écrit ces lignes, rien ne laisse penser que cela arrivera. La justice attendra. Comme toujours. Et pendant ce temps, les dossiers s'accumulent, les délais s'allongent, et quelques magistrats, dans un palais de justice versaillais, espèrent qu'on les entendra enfin.
Justice, le talon d'Achille de la démocratie française
À quelques mois de l'élection présidentielle, les magistrats de la cour d'appel de Versailles brisent le silence institutionnel. Ils réclament un débat public sur les priorités de la justice. Derrière cette sortie discrète, c'est un système à bout de souffle qui envoie un signal d'alarme.
Source : Journal Spécial des SociétésLire l'article original
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