Il y a quelque chose de vertigineux dans cette nouvelle, si l'on prend le temps d'en mesurer la portée réelle. Un monastère des Yvelines — pierre, voûtes, silence, siècles — ne tient plus debout que grâce à la bienveillance d'une fondation privée. La Fondation du patrimoine l'a sélectionné. Ce sera, dit-on, une chance pour lui. Sans doute. Mais posons la question autrement : comment en est-on arrivé là ? ## L'État, grand absent de la scène La Fondation du patrimoine ne s'est pas créée par hasard. Elle est née en 1996 d'un constat simple et brutal : l'État français, malgré ses grandes déclarations sur l'exception culturelle et la grandeur nationale, est structurellement incapable de financer la totalité de ce qu'il a lui-même classé, répertorié, labellisé "à protéger". Le paradoxe français dans toute sa splendeur : on grave dans le marbre l'importance du patrimoine, et on laisse le patrimoine se désagréger faute de crédits. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. On estime qu'en France, des dizaines de milliers d'édifices religieux — dont une majorité appartient aux communes — sont en état de dégradation avancée. Le coût global de leur remise en état se chiffre en milliards d'euros. Le budget du ministère de la Culture consacré aux monuments historiques, lui, plafonne à quelques centaines de millions par an. Autrement dit : l'arithmétique est impitoyable, et aucune incantation républicaine n'y changera quoi que ce soit. ## Un monastère, c'est quoi exactement ? Reprenons. Un monastère n'est pas qu'un bâtiment. C'est un organisme vivant — ou qui l'a été — autour duquel s'est structurée, pendant des siècles, toute une économie locale, une organisation sociale, une mémoire collective. Les abbayes médiévales ont défriché, irrigué, cultivé, soigné, éduqué bien avant que l'État-providence n'existe. Ce que nous voyons aujourd'hui dans les pierres en ruine, ce ne sont pas des décors folkloriques pour touristes dominicaux : ce sont les fondations matérielles d'une civilisation. Laisser disparaître cela, c'est amputer quelque chose d'irremplaçable. Un immeuble haussmannien peut, à la rigueur, être reconstruit à l'identique. Une nef romane du XIIe siècle, non. La destruction du patrimoine, contrairement à la dette publique, ne se refinance pas. ## La Fondation du patrimoine : béquille ou solution ? Soyons justes avec la Fondation du patrimoine : son travail est remarquable, son action concrète, ses résultats tangibles. Elle a permis de sauver des centaines de sites qui, sans elle, n'auraient été que ruines. Son modèle — appel aux dons, défiscalisation, mobilisation citoyenne — est intelligent et efficace. Mais le problème, c'est que la Fondation est une béquille là où il faudrait une politique. Elle colmate des brèches que l'État, faute de volonté ou de moyens, laisse béantes. Et chaque fois qu'un monastère est "sauvé" par la générosité privée, c'est une victoire certes, mais aussi le signe d'un système public qui a abdiqué une part de ses responsabilités. On crie à la privatisation quand une entreprise publique change de mains. On applaudit quand le patrimoine national est sauvé par des donations. La contradiction ne semble déranger personne. ## Les Yvelines, révélateur d'une France à deux vitesses patrimoniales Que ce soit précisément dans les Yvelines que ce monastère se trouve n'est pas anodin. Nous sommes là dans un département qui abrite Versailles — le monument le plus visité de France après la Tour Eiffel — et qui jouxte une Île-de-France gorgée de châteaux, de domaines, de forêts royales. Territoire riche, administré, structuré. Et pourtant, même ici, un monastère tombe en désuétude au point de nécessiter un sauvetage d'urgence. Que dire, alors, de la France profonde ? Des départements ruraux où les communes de 300 habitants possèdent une église du XVe siècle qu'elles n'ont plus les moyens de chauffer, encore moins de restaurer ? La réalité, c'est que le patrimoine religieux rural est en train de mourir à petit feu, avec l'indifférence polie des pouvoirs publics et la résignation des élus locaux épuisés. ## Ce que cela dit de nous Une civilisation se juge à ce qu'elle décide de conserver. Pas à ce qu'elle produit — n'importe quelle ère industrielle produit —, mais à ce qu'elle choisit, délibérément, de transmettre. La Rome antique avait ses aqueducs. La France du XIXe siècle avait Viollet-le-Duc et la Commission des monuments historiques, née en 1837, première du genre au monde. Il y avait alors une conscience aiguë que le patrimoine est une responsabilité collective, pas une option. Aujourd'hui, on se félicite quand une fondation privée réussit à lever des fonds pour sauver un monastère. C'est heureux. Mais cette satisfaction ne doit pas nous aveugler : elle masque un renoncement. L'État français, obèse et dépensier par ailleurs — 57 % du PIB en dépenses publiques, soit le record de l'OCDE —, n'est plus capable d'assumer ce qui fit jadis sa grandeur. Le monastère des Yvelines sera peut-être sauvé. C'est une bonne nouvelle. La mauvaise, c'est qu'il n'aurait jamais dû en avoir besoin.
Patrimoine religieux en péril : ce que révèle la lente agonie de nos monastères
Un monastère des Yvelines vient d'être retenu par la Fondation du patrimoine pour être sauvé. Derrière l'annonce rassurante, un constat qui l'est beaucoup moins : sans mobilisation privée, une partie de notre héritage commun disparaîtrait tout simplement, faute que l'État daigne s'en soucier vraimen
Source : Actu.frLire l'article original
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