Il y a des formules qui, en apparence, sonnent comme un appel à la raison. En réalité, elles sonnent comme une alarme incendie dans un bâtiment que tout le monde a quitté. Quand le maire de Trappes prend la parole après un nouveau drame pour conjurer ses administrés de ne pas 's'habituer à la mort de leurs enfants', on pourrait saluer le geste, l'émotion sincère, la dignité républicaine de l'élu qui se lève. Mais reprenons. Cette phrase même — 'ne pas s'habituer' — suppose que l'habitude est possible. Qu'elle est même probable. Qu'elle est, peut-être, déjà là. **L'habitude, stade ultime de l'abandon** L'habitude, c'est ce qui arrive quand la tragédie se répète assez souvent pour que les mécanismes de défense psychologique prennent le relais. C'est un phénomène bien documenté : les sociétés qui vivent sous la violence chronique finissent par intégrer la mort violente comme un bruit de fond, au même titre que les embouteillages ou la météo capricieuse. On ne s'y résigne pas franchement. On ne la combat pas vraiment. On vit avec, les épaules un peu plus voûtées, les regards un peu plus fuyants. Que ce seuil soit désormais évoqué publiquement par un élu de terrain — non pas un commentateur parisien hors-sol, mais le maire lui-même, celui qui connaît les rues, les familles, les noms — voilà qui devrait nous arrêter net. Ce n'est pas une rhétorique. C'est un diagnostic posé à voix haute par quelqu'un qui voit la réalité depuis l'intérieur. **Trappes, laboratoire d'une France qu'on préfère ne pas regarder** Trappes n'est pas une ville comme une autre dans le débat public français. Elle a une histoire, une densité, une symbolique qui dépassent largement ses 32 000 habitants. Elle est régulièrement convoquée dans les colonnes des journaux, dans les plateaux de télévision, comme le symbole soit d'un islam politique qui aurait trouvé un terreau fertile, soit d'une politique de la ville qui aurait échoué, soit des deux à la fois. Ce qui est certain, c'est qu'on la cite souvent et qu'on l'écoute peu. Le problème, c'est que les drames qui frappent des villes comme Trappes ne sont jamais vraiment traités à leur racine. On gère l'urgence, on déploie les cellules psychologiques, on convoque les réunions de crise, on appelle au calme — et puis le flux de l'actualité reprend, emportant avec lui le nom des victimes, les visages des familles, la colère des proches. Jusqu'au prochain drame. Jusqu'au prochain appel au calme. **L'appel au calme : nécessaire, mais insuffisant** Soyons justes : l'appel au calme n'est pas rien. Dans les heures qui suivent une mort violente, quand les réseaux sociaux s'enflamment, quand les communautés se fractionnent entre logiques de vengeance et logiques de sidération, la voix de l'élu qui dit 'arrêtons-nous, respirons' peut éviter que la situation ne s'embrase. C'est une fonction réelle, une responsabilité lourde. Mais l'appel au calme ne saurait tenir lieu de politique. Il ne répond pas à la question de fond : pourquoi en est-on là ? Pourquoi des enfants meurent-ils dans des conditions qui, il y a trente ans, auraient soulevé une indignation nationale durable, là où aujourd'hui elles soulèvent deux ou trois jours de couverture médiatique avant de sombrer dans l'oubli ? Autrement dit : l'appel au calme, s'il n'est pas suivi d'actes, est lui-même une forme d'habituation déguisée en dignité. **Ce que la répétition dit de l'État** Il faut nommer les choses clairement. Quand des drames se reproduisent, dans les mêmes types de quartiers, selon les mêmes logiques de violence, avec les mêmes profils de victimes — des jeunes, souvent mineurs, pris dans des rivalités territoriales ou des règlements de comptes liés aux trafics —, la question politique devient inévitable : que fait l'État ? Non pas dans le sens de la polémique facile, du 'c'est la faute du gouvernement' qui ne mène nulle part. Mais dans le sens de la responsabilité structurelle. L'État a, depuis des décennies, construit une géographie urbaine qui concentre les fragilités. Il a financé, avec plus ou moins de conviction selon les gouvernements, des politiques de la ville dont les bilans sont pour le moins contrastés. Il a laissé se développer des économies souterraines qui constituent, pour une partie de la jeunesse, le seul ascenseur social visible. Reste que les maires, eux, restent. Ils sont là après les drames, comme Ali Rabeh l'est aujourd'hui à Trappes. Ils portent le deuil des familles, tentent de maintenir la cohésion d'une ville sous tension, cherchent les mots. Et parfois, dans l'effort de trouver les mots justes, ils disent des vérités que personne d'autre n'ose formuler. **Ne pas s'habituer : vœu pieux ou programme politique ?** 'Ne pas s'habituer à la mort de nos enfants.' En réalité, cette phrase contient en elle-même la feuille de route que personne ne veut écrire clairement. Ne pas s'habituer, c'est refuser la normalisation. C'est exiger que chaque mort soit traitée comme un scandale et non comme une statistique. C'est réclamer que les réponses soient à la hauteur de la douleur — pas seulement dans les discours, mais dans les budgets, dans les effectifs de police, dans les structures éducatives, dans les perspectives économiques offertes aux habitants. Le paradoxe français, c'est que nous sommes infiniment habiles à formuler les bons diagnostics et infiniment lents à en tirer les conséquences pratiques. Nous nommons les maux avec précision. Nous les traitons avec des cautères sur des jambes de bois. Alors oui, appelons au calme. Mais n'appelons pas au calme comme on ferme les yeux. Appelons au calme comme on prépare une réponse sérieuse, durable, courageuse. Sinon, dans quelques mois, dans quelques années, un autre maire, dans une autre ville, prononcera la même phrase. Et nous nous demanderons, encore une fois, comment nous en sommes arrivés là.
Trappes : ce que la mort d'un enfant révèle de nos silences collectifs
Un drame de plus. Une allocution de plus. Et cette phrase du maire qui résonne comme un aveu d'impuissance autant que comme un cri : 'Ne pas nous habituer à la mort de nos enfants.' Habitués. Le mot est lâché. Il dit tout.
Source : Le ParisienLire l'article original
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