Il y a des phrases qui devraient être impossibles à prononcer. Celle-là en fait partie : 'Ne nous habituons pas à la mort de nos enfants.' Que ce soit le maire de Trappes qui l'ait dite, en 2025, dans une ville de la région parisienne, à quelques kilomètres de Versailles, dit tout de l'état dans lequel se trouve une partie de notre tissu social. Pas la France des plateaux télé. Pas la France des grands discours républicains. La France réelle, celle où des élus locaux sont réduits à implorer leurs administrés de ne pas considérer comme normale la disparition violente de leurs propres gamins. **L'habitude : un signal d'alarme en soi** Reprenons. Ce qui frappe dans cette déclaration, ce n'est pas tant l'émotion qu'elle contient — légitime, sincère, humaine — que ce qu'elle présuppose. Si un maire juge nécessaire d'appeler à ne pas s'habituer à quelque chose, c'est que ce quelque chose est en train de devenir banal. L'habitude, en psychologie sociale, est le mécanisme de défense ultime face à une douleur répétée. On s'habitue à ce qu'on ne peut plus empêcher. On s'habitue à ce que personne ne résout. Autrement dit : si l'édile de Trappes ressent le besoin de prononcer ces mots, c'est que le processus d'accoutumance est déjà bien avancé. Et ça, c'est un diagnostic d'une gravité absolue. **Des décennies de promesses, des années de drames** Le problème, c'est que Trappes n'est pas un cas isolé. La ville, régulièrement citée pour ses tensions sociales, ses faits divers dramatiques, ses difficultés d'intégration, est aussi une ville qui a été, pendant des décennies, l'objet de toutes les attentions politiques — en apparence. Plans banlieues, politique de la ville, contrats urbains de cohésion sociale, zones franches, rénovation urbaine... La nomenclature change, les budgets s'affichent, les inaugurations se succèdent. Et pourtant. Pourtant des jeunes meurent. Des maires appellent au calme. Et les médias se déplacent le temps d'un cycle d'information, avant de passer à autre chose. En réalité, ce que révèle la situation de villes comme Trappes, c'est l'échec structurel d'une politique publique construite sur des rustines. On a injecté de l'argent là où il manquait des perspectives. On a rénové des façades là où s'effondrait un lien social. On a construit des équipements sportifs là où manquaient des familles stables, des pères présents, des horizons crédibles. **Le maire, dernier rempart d'une République absente** Il faut dire ici ce que beaucoup pensent sans toujours l'énoncer clairement : le maire d'une commune comme Trappes occupe une position presque tragique. Il est en première ligne face à des réalités que ni l'État central, ni les grandes institutions, ni les partis politiques ne maîtrisent plus. Il gère l'urgence, l'émotion, la colère, le deuil. Il appelle au calme avec les mots d'un chef de famille débordé, parce qu'il n'a souvent que les mots. Les outils manquent. Les moyens sont insuffisants. Et surtout, la chaîne de causes est si longue — chômage, décrochage scolaire, trafics, désintégration familiale, sentiment d'abandon, radicalisation des comportements — qu'aucun maire, même le meilleur, ne peut y répondre seul. Reste que l'appel au calme, aussi nécessaire soit-il dans l'immédiat, ne peut pas tenir lieu de politique. C'est un cautère sur une jambe de bois. Une digue de fortune face à une marée qui monte depuis trop longtemps. **S'habituer : le vrai danger** Ce que pointe, sans forcément le théoriser, le maire de Trappes, c'est le risque de normalisation. Alexis de Tocqueville, qui observait avec une lucidité redoutable les démocraties modernes, avait identifié ce mécanisme : les sociétés libres ne meurent pas d'un seul coup, sous le choc d'un tyran ou d'une catastrophe. Elles s'effacent progressivement, par petites abdications successives, par lassitude, par accommodement avec l'inacceptable. S'habituer à la mort des enfants dans les quartiers, c'est exactement ça. Une petite abdication. Un renoncement discret mais décisif. La vraie question n'est donc pas : comment calmer les esprits après un drame à Trappes ? La vraie question est : combien de drames encore faudra-t-il encaisser avant qu'une réponse à la hauteur soit enfin construite ? Pas une réponse de communication. Pas une réponse d'affichage. Une réponse de fond, sur le long terme, qui accepte de regarder en face ce que la France a laissé se former dans certains territoires depuis quarante ans. Parce que le jour où plus personne n'appellera au calme, ce ne sera pas que les choses se seront arrangées. Ce sera que tout le monde aura fini par s'habituer. Et ce jour-là, ce sera trop tard.
Trappes : ce que la mort d'un enfant révèle de notre résignation collective
Un maire qui appelle au calme après la mort d'un jeune. Ce geste, répété depuis des années dans les mêmes villes, les mêmes banlieues, les mêmes discours, est peut-être le signe le plus inquiétant de tous : celui d'une société qui commence à s'habituer à l'inacceptable.
Source : Le ParisienLire l'article original
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